Masques gabonais

Spoliation des biens culturels africains : pour un militantisme apaisé

Spoliation des biens culturels africains : pour un militantisme apaisé
Spoliation des biens culturels africains : pour un militantisme apaisé © 2022 D.R./Info241

La récente vente de plusieurs masques gabonais en France continue de faire réagir. Pour les lecteurs d’Info241, l’universitaire et essayiste gabonais Marc Mvé Bekale nous livre son analyse de la question de la spoliation des biens culturels africains de part le monde et singulièrement la vente de ce masque fang qui continue de défrayer la chronique dans l’opinion gabonaise. Lecture.

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Le samedi 26 mars à Montpellier, un énième masque Ngil, terme éponyme d’une ancienne société secrète juridico-spirituelle du peuple fang du Gabon, a été vendu aux enchères à 5,25 millions d’euros (3,436 milliards de FCFA). Un collectif de Gabonais vivant dans le sud de la France a tenté, en vain, d’annuler la transaction. Il prépare une plainte sur les conseils d’une avocate. Face à de riches collectionneurs, le combat s’annonce inégal si l’Etat gabonais ne vient pas peser dans la balance. Ce sera alors le pot de fer contre la peau de banane.

Et pour cause. Depuis le milieu du siècle dernier, l’art dit tribal ou primitif, en raison d’un essor vertigineux sur le marché du capitalisme, est devenu le monopole d’hommes, de femmes, et d’institutions très puissants. Tant et si bien que la valeur financière du patrimoine africain pillé et éparpillé aux quatre coins de la planète peut dépasser le budget annuel de certains Etats africains. En Europe, presque chaque grande ville, de la Scandinavie en Occitanie, dispose des trophées issus de l’oppression coloniale. Ceux-ci sont dispersés dans des collections privées qui en tirent des plus-values substantielles confinant à la qualification juridique d’enrichissement sans cause.

Quelques exemples récents :

  • 2022. Maison Drouot. Collection Jean Tachard. Masque Ngil fang : 5,25 millions d’euros
  • 2021. Maison Christie’s. Collection Maurice Vlaminck. Tête fang : 7,6 millions d’euros
  • 2018. Collection Jacques et Denise Schwob. Maison Christie’s. Masque Ngil : 2,4 millions d’euros
  • 2016. Maison Sotheby’s. Collection Viviane Jutheau, Comtesse de Witt. Tête kota : 847.500 euros
  • 2006. Maison Drouot. Collection Pierre Vérité. Masque fang : 5, 9 millions d’euros

Retour au sens du Ngil/Ngi/Nguie

La littérature ethnologique a retenu l’orthographe Ngil . En réalité, il existe trois variantes graphiques de ce nom, liées sans doute aux inflexions linguistiques claniques. Dans son ouvrage Fang du Gabon : les tambours de la tradition (Editions Karthala, 2005) , le sociologue Paulin Nguema-Obam emploie la graphie Ngi , alors que Pierre-Claver Zeng, fin connaisseur de la langue fang, écrit Nguie . Nous gardons ici la dénomination validée par le sociologue gabonais.

Ngi était un culte de conjuration du Mal, établi au sein d’une société secrète exclusivement masculine. Organisé généralement à la suite d’un décès suspect ou d’une épidémie, il comprenait des cérémonies ordaliques et des expéditions punitives contre les Beyem, c’est-à-dire ceux qui se servaient de la puissance d’evu (le vampire) pour nuire aux autres. Le Mal prenant des formes diverses, il fallait agir en secret. Les membres du Ngi s’initiaient alors aux techniques de lutte spirituelle ou métaphysique, qualifiées d’initiation. Ils apprenaient également la science des plantes afin de préparer ce qui correspond à des « armes chimiques » ( nsu ) utilisées contre les ennemis lors des affrontements nocturnes. Il ne s’agit pas des « coups de fusils mystiques » de la modernité gabonaise, mais des « boules » empoisonnées fabriquées à base de plantes toxiques, d’écorces d’arbres, de chair de crapaud, de silure de rocher ou de terre, de vipère, de chenille, de mille-pattes, de la poudre de mica appelé abi nzalang (l’excrément de la foudre). Ce mélange était ensuite brûlé avant d’être réduit en poudre. Le tout donnait donc une mixture redoutable en raison de la nature toxique des plantes et des substances vénéneuses utilisées. L’enjeu était de concevoir un produit suffisamment puissant pour détruire les corps ennemis.

La puissance du Ngi était incarnée par Esa Ngi (le Père ou le Grand Maître), gardien du culte ancestral, lequel portait le masque sacré lors des cérémonies rituelles. En toute logique, le Ngi , culte spirituel investi d’une signification guerrière, aurait pu faire obstacle à l’entreprise coloniale, portée par l’idéologie de capture, de domination absolue, de dépouillement et de pillage économique des peuples primitifs. Ce masque constitue un symbole anticolonial par excellence. Une arme de résistance. Il n’aurait jamais pu être obtenu par une transaction pacifique comme a voulu le faire croire la maison Drouot en parlant d’une « acquisition irréprochable » sans présenter de preuve irréfutable.

Gunther Tessmann, figure emblématique de la spoliation coloniale

A cet égard, il convient d’éclairer certains procédés de collecte d’objets cultuels africains, courants à l’époque, auxquels Gunther Tessmann, considéré comme le père de l’ethnologie fang, a souvent eu recours.

Gunther Tessmann est né le 2 avril 1884. A 20 ans, sans le moindre diplôme, il est embauché par une compagnie commerciale de Hambourg pour un contrat de trois ans comme contremaître dans une exploitation cacaoyère dans la région actuelle du Limbé (Cameroun). Il y débarque le 28 août 1904. Un an plus tard, son contrat est brutalement résilié. Le jeune homme doit alors se débrouiller pour survivre. Il trouve du travail dans une autre exploitation. Cette même année, il commence une vie de baroudeur à travers la forêt équatoriale où il se transforme en botaniste-ethnologue, collectant plantes, papillons, animaux et objets de cultes auprès des populations fang.

Il se livre au massacre de toutes sortes d’animaux, y compris des éléphants pour la vente de l’ivoire, s’accapare des « figures d’ancêtres comme idoles de chasse ». A seulement 22 ans, il est considéré comme un dieu, « un roi dans un halo blanc ». Il est un interdit ( éki ), une créature sanctifiée, le double du Christ, à qui les indigènes, quel que soit leur rang, doivent obéissance absolue. Le jeune Tessmann peut donc tout se permettre. A la frontière du Gabon, du Cameroun et de la Guinée espagnole, il crée ses propres villages coloniaux et, profitant du prestige de la surhumanité attribuée aux Blancs, nos ancêtres-gaulois-revenants, « il règne en ‘gouverneur’ puissant et redouté, envoyé par Dieu d’au-delà des mers ». Pour se faire obéir, il n’hésite pas à percevoir des tributs en nature, à punir, à fouetter ses « sujets » ― voir Philippe Laburthe-Tolra, Christiane Falgayrettes-Leveau, Fang, Musée Dapper, 1991.

En 1907, il fonde le village Nkole Ntangan (« Colline du Blanc »), son « royaume où personne », écrit-il dans ses carnets, « n’avait rien à dire, sauf moi ». Un royaume où ses « sujets » indigènes étaient comparés à de grands enfants qu’il fallait briser psychologiquement de peur de les voir se muer en bêtes féroces.

Avec des soldats mis à sa disposition, Gunther Tessmann opère des raids sur des villages : confiscation des poulaillers entiers, des tambours de cérémonies, imposition de tributs et des amendes constitués d’objets à valeur hautement spirituelle : sculptures, tabourets, cuillères, etc. Il alla jusqu’à piéger un jeune homme pour le dépouiller de ses vêtements traditionnels. Ce dernier rend visite à l’Allemand portant dans la cloison nasale une plume de coq recourbée et autour du cou un lourd anneau en laiton. Tessmann est fasciné par cet apparat qu’il entend ajouter à sa collection ethnologique. Il ordonne alors au garçon d’ôter sa plume, son pagne d’écorce, lui fait prendre une douche avant de le vêtir d’un pagne et d’une chemise.

Dépouillement des populations autochtones par la ruse et la violence. En témoigne ce pseudo-échange entre Gunther Tessmann et des chefs venus lui demander le secret de la puissance occidentale. L’escroquerie : l’Allemand leur cède, en guise de talismans, des certificats de papier sans la moindre valeur contre les statues et les masques d’ancêtres.

Gunther Tessmann quittera ses villages coloniaux après avoir vidé les populations autochtones côtoyées des objets qui formaient l’essence de leur spiritualité. L’évangélisation terminera le job. Il rapportera chez lui à Lübeck des caisses entières remplies de biens d’une valeur inestimable, dont beaucoup sont entrés, comme en France, dans le patrimoine inaliénable des Etats européens.

Le séjour africain de Gunther Tessmann est très bien documenté. Il apparaît significatif de la spoliation et de la pollution culturelles de l’Afrique subsaharienne. Il suscite la question suivante : si un simple aventurier à peine sorti de l’adolescence a réussi à piller, à accumuler un énorme butin colonial, que penser alors d’un personnage tel que René Fournier (1873-1931), gouverneur de l’AOF, un homme hyperpuissant, dépositaire de l’autorité de l’empire français ? Peut-on imaginer que le masque Ngil rapporté du Gabon, vendu dernièrement à Montpellier, ait fait l’objet d’un échange pacifique ?

Réappropriation, collaboration et mécénat

En 2021, la France a lancé le processus de restitution de certains biens culturels pillés pendant la colonisation. La Belgique et l’Allemagne ont suivi. Des pays tels que le Bénin et le Sénégal se montrent très actifs dans la revendication de leur patrimoine parce qu’ils disposent des infrastructures muséales soutenues par de véritables politiques culturelles. Ces infrastructures n’ont pas été créées au gré des seules donations étrangères comme au Gabon où il a fallu que les Etats-Unis offrent un petit bâtiment à l’Etat pour relancer le musée national. A noter que l’ancien musée était déjà le fruit de la générosité de la compagnie pétrolière Elf-Gabon.

Le fait est qu’il n’existe pas au Gabon une politique culturelle à la hauteur du génie artistique de son peuple, dont les œuvres, devenues de véritables icônes mondiales, ont influencé de grands peintres comme Pablo Picasso ou Modigliani, pères du mouvement cubiste qui allait bouleverser les modes de représentation picturale de la modernité occidentale. Il faut admettre que le déficit de démocratie constitue également un obstacle à l’essor de l’industrie culturelle gabonaise. Au pays du pétrole, du bois et du manganèse, où la fonction présidentielle a toujours été usurpée, la culture n’est guère considérée comme une source de richesse et de bien-être.

En la matière, la société civile, le monde associatif et universitaire ont un rôle majeur à jouer. Car, au-delà de la problématique du rapatriement des biens se pose celle de leur réappropriation, de leur mise en partage, en cela que l’art statuaire africain a su transcender son statut tribal initial pour devenir un trésor universel. La réappropriation passe alors par un militantisme apaisé. Elle devra privilégier le dialogue plutôt que l’affrontement ; l’éducation au goût du patrimoine, les activités pédagogiques au sein des établissements scolaires, secondaires et universitaires. Surtout l’activisme culturel sera amené à nouer le dialogue avec les Etats, les musées et les riches collectionneurs occidentaux. Les inviter à soutenir, par le mécénat, des infrastructures muséales afin de conjurer définitivement la violence du passé. Ce qui était quelque peu la fonction politico-sociale du Ngi

Auteur de : Méditations senghoriennes : vers une ontologie des régimes esthétiques afro-diasporiques. Paris, L’Harmattan, 2015.

Marc Mvé Bekale, universitaire, essayiste

 

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