Portrait

Angèle Rawiri, la toute première romancière gabonaise

Angèle Rawiri, la toute première romancière gabonaise
Angèle Rawiri, la toute première romancière gabonaise © 2021 D.R./Info241

Tandis que les autres littératures d’Afrique ont fait leurs apparitions entre les années 1930-1950, les premières œuvres gabonaises ne sont publiées que vers la lisière des années 1960 notamment les « Contes gabonais » en 1967 par André Raponda Walker et Roger Sillans puis « Concept gabonais » de Paul-Vincent Pounah en 1968.

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S’agissant des œuvres romanesques, la première du genre est celle de Robert Zotoumbat avec son roman « Histoire d’un enfant trouvé » qui n’est mis au jour qu’en 1971. Il est important de souligner que les écrits gabonais, peu importe le genre, traduisent le plus souvent le reflet des réalités habituelles gabonaises comme les déboires de la société, les aléas des coutumes et des traditions ou encore la dépravation des mœurs.

Et cet univers de « production de l’esprit » n’était jusqu’au début des années 1980 que l’affaire de la gente masculine, les femmes ne s’y étaient jusque-là pas faites remarquer dans le milieu littéraire. Mais en en 1980, une jeune gabonaise brise ce tabou et sort le premier roman pensé et écrit par une concitoyenne, il s’agit de Angèle Rawiri, fille d’un ancien poète gabonais.

 Présentation globale

Fille d’un haut dignitaire du Moyen-Ogooué du nom de Georges Rawiri qui était un baron de haut rang du régime de Omar Bongo Ondimba avec lequel il partageait une trop grande proximité, Angèle Rawiri née Angèle Christiane Ntyugwetondo Rawiri ouvre les yeux pour la première fois le 29 avril 1964 dans la ville de Port-Gentil, capitale économique du Gabon. Elle fut principalement une femme de lettres. En 1970 alors qu’elle n’a que 6 ans, elle perd sa maman qui exerçait la profession de professeur d’école. A l’exemple des romancières sénégalaises dont Mariama Bâ et Aminata Sow Fall, Angèle Rawiri est elle aussi la pierre angulaire de l’écriture romanesque gabonaise conjuguée au féminin.

 Cursus

Après avoir débuté ses études primaires au Gabon, Angèle Rawiri s’envola pour la France pour poursuivre ses études secondaires ; il faut dire qu’avec les moyens financiers colossaux que possédaient son père, l’avenir de Christiane était déjà tout tracé mais il fallait quand-même qu’elle fasse preuve de volonté et d’abnégation. En Hexagone, elle est inscrite au lycée polyvalent Jean-Baptiste Dumas, établissement secondaire localisé dans la ville d’Alès dans la région d’Occitanie.

Mais c’est au collège de filles Michelet qu’elle décroche son baccalauréat, elle qui vivait en ces temps dans la cité scolaire Michelet de Vanves (commune française du département des Hauts-de-Seine en région Ile-de-France située non loin de Paris). Puis, elle continue ses études au « Cours Lentonnet-Ecole privée de langues » à Paris où elle suit une formation de traducteur et interprète commerciale en langue anglaise. Par la suite, Angèle Rawiri s’en va perfectionner ses connaissances en anglais à Londres. Elle y passe deux ans.

 Vague carrière professionnelle

Au moment où elle étudie à Londres, Angèle Rawiri s’intéresse au cinéma et veut y jouer des rôles d’actrice peu importe le type. Elle passe alors des auditions pour tenter d’obtenir des apparitions dans des films de la saga culte d’espionnage « James Bond ». Elle parvient à décrocher quelques-uns mais de seconde zone. Dans le même temps, elle s’improvise mannequin pour des magazines de mode pour lesquels, elle pose avec charme et allure mais son Gabon lui manque.

Elle décide donc de rentrer dans son pays et regagne son Port-Gentil natal à la fin des années 1979. Là, elle intègre les effectifs de la Société nationale pétrolière gabonaise (Petrogab) qui fut la compagnie pétrolière nationale gabonaise de 1979 à 1993. A Petrogab, Angèle Rawiri travaille comme traductrice et interprète de la langue anglaise ; c’est à ce moment-là qu’elle commence à rédiger son premier roman, conseillé et encouragé par son frère. Par ailleurs, l’envie de s’en aller la hante et à la fin de l’année 1980, elle retourne en France pour cette fois-ci se concentrer exclusivement à l’écriture.

 Premiers romans

Quand elle revient en Hexagone, Angèle Rawiri a déjà une avancée considérable dans la production de son premier roman. Commencé au Gabon, elle le finalise en France et le publie en 1983 aux éditions Silex ; ça avait été facile pour elle de trouver un éditeur car elle avait plein d’amis journalistes qui lui avaient faciliter la tâche et de par son père, elle était une privilégiée. Sa première production porte le nom de « G’Amèrakano au carrefour » et traite d’un sujet d’ordre socio-culturel précisément la confrontation entre les traditions et la modernité dans la société gabonaise par le biais de l’histoire d’une jeune secrétaire à faible rémunération prénommée Toula vivant dans un quartier populaire où chômeurs et badauds pullulent. Harcelée par sa mère qui, dans la précipitation et l’irréflexion, rêve de réussir à travers la réussite de sa fille et conseillée par sa meilleures amie, la petite Toula décide de faire des choix intéressés et banals pour sortir de la précarité. Le drame sera inévitable.

Puis, toujours aux éditions Silex, elle sort son second roman « Elonga » en 1986 et met en scène le retour d’un jeune métis parsemé par le désastre causé par le mysticisme et l’occultisme. Dans cette œuvre romanesque, un jouvenceau rentre en Afrique dans le pays de sa génitrice de nationalité africaine fictive (l’auteure décida d’appeler ce pays africain « Ntsempolo ») après la mort de son père espagnol qui avait souhaité qu’à sa disparition, son fils renoue avec la tradition de la patrie de celle qui lui donna la vie et la perdit lors de sa naissance. Là encore, plusieurs forces et entités spirituelles malsaines sèment le capharnaüm dans la vie du personnage central, une mise à nue de la sorcellerie dans nos sociétés africaines.

En somme, les deux premiers romans de Angèle Rawiri n’ont pas été des francs succès même s’ils ont marqué fortement la scène de la littérature gabonaise. Dans son premier roman, Angèle avait concentré son approche sur un angle féministe de mettant en avant que des personnages centraux de sexe féminin, signe d’une position typiquement novatrice dans la littérature de son pays durant cette période car elle mettait un accent sur les turpitudes des femmes et les difficultés qu’elles traversent pour non seulement plaire mais aussi pour décrocher ne serait-ce qu’un bout de bonheur dans une société très macho et très conservatrice. Avec son second roman, Christiane Rawri remodèle son inspiration et rééquilibre les débats sur les critiques qu’elle avait essuyées pour sa première œuvre. Ce roman est perçu comme le moins féministe ou du moins le moins centré sur les maux des femmes.

 Œuvre de référence

L’œuvre la plus célèbre de Angèle Rawiri est son troisième ouvrage qui a pour titre « Fureur et cris de femmes ». Finalisé et publié en 1989 en France, ces écrits évoquent le dépit des jeunes étudiants à l’étranger, le poids des parents gabonais dans le choix du conjoint, le tribalisme ainsi que l’infidélité. Chose significative à l’époque, « Fureur et cris de femmes » est le premier ouvrage gabonais à soulever le problème de l’homosexualité surtout l’homosexualité féminine. C’est d’ailleurs par cette œuvre que l’on a dit de Angèle Rawiri qu’elle était une romancière postindépendance et moderne défendant la cause des femmes.

Deux de ses trois romans comprenaient une présence expressive des femmes. Ce roman a été traduit en dans la langue de Shakespeare par la professeure de littérature africaine, de français et de littérature de l’université américaine « Saint John’s » à New York, Sara Hanaburgh donnant ainsi pour titre en anglais « The Fury and Cries of Women ». « Fureur et cris de femmes » ou « The Fury and Cries of Women) » est toujours considéré comme l’ouvrage le plus abouti d’une romancière d’Afrique centrale de la fin des années 1980.

Il met en scène une jeune femme à la quête de sa féminité et du bonheur familial. Rentré d’Europe après la fin de ses études, elle convole en justes noces avec un homme d’une autre ethnie qu’elle. Les parents de son époux s’opposent à cette union bien avant même qu’elle eût lieu. Enceinte, elle perdra son enfant par la suite. Relevant la tête, elle décida de s’accomplir pleinement et connut une ascension sociale bien au-dessus de celle de son mari. Elle finira par retrouver l’amour mais pas comme on s’y attend : elle s’éprend d’un être humain du même genre qu’elle. Il faut dire qu’au moment où sort ce livre, les lecteurs ne s’y attendent pas.

Ce fut courageux et osé de faire connaître et transcrire pareil interdit. Généralement, « Fureur et cris de femmes » ou « The Fury and Cries of Women) » parle du courroux des femmes et du féminisme de certaines mais plus encore de leurs luttes pour la réalisation de leurs vœux et/ou de ceux qu’elles ne peuvent voir se réalisés. Cette œuvre littéraire qui est la dernière de Angèle Rawiri est d’autant plus marquante qu’elle traite des sujets qui font encore l’actualité dans nos sociétés africaines : la féminité, la maternité, le mariage et l’orientation sexuelle. C’est un « classique » de la littérature africaine moderne du 20ème siècle.

 Dernier ouvrage

C’est en région parisienne précisément dans la ville du Puteaux que Angèle Christiane Ntyugwetondo Rawiri, plus couramment appelée Angèle Rawiri, décède le 15 novembre 2010. Celle qui confiait lors d’une interview au magazine féministe africain « Amina » en 1988 être une déracinée car ne s’étant jamais sentie chez elle en Afrique et ce même en Europe, écrivit le dernier ouvrage de sa vie, pendant qu’elle travaillait sur son quatrième roman, loin de sa mère patrie et dans l’un de ses pays européens « d’adoption » : la France ; l’Angleterre était le second.
Sa disparition lui octroya la reconnaissance et le succès qu’elle n’avait jamais eu de son vivant. Les professeures de français et de littérature africaine Cheryl Toman et Sara Hanaburgh ont largement contribuées à la mise en lumière du travail et des œuvres littéraires de la pionnière du roman au Gabon, Angèle Christiane Ntyugwetondo Rawiri.

 Reconnaissance

En 2015, les autorités gabonaises notamment le ministère de la culture et des arts a mis en place une récompense littéraire annuelle nommée « Le Prix Littéraire Angèle Rawiri » qui gratifie chaque année l’œuvre de littérature gabonaise publiée au cours de l’année écoulée ayant reçue le plus de votes de la part du jury. La première édition s’est tenue au mois d’avril 2015.

Les œuvres de Angèle Rawiri font partie du patrimoine littéraire gabonais et sont enseignés dans plusieurs collèges et lycées du pays pour préserver la mémoire et l’héritage de celle qui fut la pionnière des romancières gabonaises.


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