Portrait

Marie-Delphine Assong-Zock dit Maman Dédé, de la politique à la gloire musicale !

Marie-Delphine Assong-Zock dit Maman Dédé, de la politique à la gloire musicale !
Marie-Delphine Assong-Zock dit Maman Dédé, de la politique à la gloire musicale ! © 2021 D.R./Info241

Parmi la pluralité de femmes qui constitue le Gabon, certaines sont à bien des égards des exemples de réussite et d’abnégation. Avant l’avènement de la démocratie au Gabon en raison du régime de parti unique mis en place par Léon Mba au début des années 1960 et perpétué par Albert Bernard Bongo, il était quasiment impossible pour une femme issue d’une famille modeste de gravir les marches tumultueuses du succès. A moins d’être coptée par le puissant Parti démocratique gabonais (PDG) afin d’en représenter les couleurs lors des différentes échéances électorales.

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En effet, les années précédant l’instauration du multipartisme ont favorisé la mise en place des groupes d’animation socioculturelles à la fin des années 1970 afin de séduire allègrement le président Bongo, qui à l’époque, se plaisait aux louanges de formes diverses. C’était le très répandu « culte de la personnalité ». A cette période, la gent féminine s’emploie à former des groupes de célébrations ciblées sur des hauts cadres du parti en tête desquels le chef de l’Etat.

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Mais dans l’ensemble, certaines d’entre elles se distinguent et s’émancipent jusqu’à accéder aux responsabilités politiques. Les changements multiformes établis après la Conférence nationale de 1990 emmèneront ces femmes à se retirer de la vie politique pour se consacrer à des carrières musicales pour certaines, revivant les passions qui étaient les leurs des années bien avant. Marie-Delphine Assong-Zock Oyéghé (1938-2019) affectueusement appelée « Maman Dédé », actrice de la vie politique et leader d’association socio-culturelle, marqua le pas et se lança dans une aventure musicale avant de revenir à sa passion d’antan : la mode.

 Présentation générale

Marie-Delphine Assong-Zock Oyéghé, dont le nom Assong-Zock signifie littéralement en ethnie Fang « la défense de l’éléphant » étaient affectueusement appelée « Maman Dédé ». Elle est née le 17 janvier 1938 non loin de Ntoum précisément à Akok, chef-lieu du canton Komo-Mbé du département du Komo-Mondah dans la province de l’Estuaire. Très jeune notamment à l’âge de 16 ans, elle se marie à Frédéric Meyo-Bibang qui deviendra un des plus illustres historiens gabonais et avec qui elle aura neuf enfants tous de sexe masculin. Marie-Delphine Assong-Zock Oyéghé, chrétienne catholique, aura comme autre pseudonyme celui de « la mère du Gabon » car ses neufs garçons porteront chacun le nom des différentes provinces du pays.

Les multiples visages de l’illustre disparue

Elle est alors très tôt faite « femme au foyer » et ne peut donc prétendre à de longues études, déjà qu’en ces temps, la société africaine en général et gabonaise en particulier n’accordait quasiment pas de place aux femmes sur un banc d’école. Il faut souligner que l’égalité des genres n’était qu’une chimère à ce moment. Mais la jeune Marie-Delphine s’accroche à la vie et à la ferme intention de réussir. Elle tombe amoureuse de la couture et décide d’y mettre tout son cœur et sa détermination. Elle passera la majorité de son existence dans le village « Nkoltang » où était localisé son domicile familial. Les gens disent d’elle qu’elle possédait une santé en béton. Chose non étonnante car son défunt père mourut à l’âge de 112 ans avec une denture intacte, il ne fut hospitalisé qu’une seule fois à 111 ans.

 Ascension sociale

Brave et battante, Maman Dédé décide alors de se lancer dans la couture. Chemin faisant, elle fait parler d’elle dans la capitale à travers ses créations de mode qu’elle façonne dans son très populaire atelier de couture du nom de « Le vert-olive ». Nombreuses sont les femmes qui se ruent dans sa structure en particulier les femmes de la « haute classe » de Libreville. Nous sommes dans les années 1970. Ce qui lui vaudra une récompense nationale pour son travail, une des premières à l’époque.

En 1974, Maman Dédé est approchée par certains membres du très puissant « Parti unique » et décide d’y adhérer. Elle intègre un groupe socio-culturel d’animation de l’Union des femmes du Parti démocratique gabonais (UFPDG) dénommé « Nkol-Engong ». Elle conjugue son métier de couturière à celui de membre active de « Nkol-Engong » et ce jusqu’en 1982 continuant d’habiller les femmes issues des milieux huppés du pays. Mais en 1984, Maman Dédé abandonne ciseaux et aiguilles et débute sa carrière dans la musique, ayant aussi accédée la même année à la présidence de « Nkol-Engong ».

Ladite association crée la sensation de par l’accoutrement de ses membres. Les prestations de danse et la composition des chansons émanant de « Nkol-Engong » ravissent le plus grand nombre. Des sonorités en langue vernaculaire du Gabon telles que « le Myènè » ou encore « le Fang » se glissent dans les paroles de ses différents morceaux de musique et séduisent plus d’un. « Nkol-Engong » devient l’un des groupes d’animation socio-culturelle de référence dans le pays. Férue de danse, Maman Dédé est acclamée pour son dynamisme et sa conception artistique. Elle devient une figure importante de la vie socio-culturelle de l’époque.

En 1985, Maman Dédé qui est toujours présidente du groupe « Nkol-Engong » décide de moderniser un peu plus l’esthétisme de l’organisation qu’elle gère. Elle révolutionne l’accoutrement des danseuses des groupes d’animation en introduisant le port des chaussures pour tous. Il faut dire qu’en ces temps, l’initiative fut très appréciée sachant que depuis l’avènement de ces associations à portée socio-culturelle friandes d’animations politiques ciblées à l’endroit des barons du pouvoir, les prestations se faisaient pieds nus soit de 1968 à 1985.

 De l’Assemblée nationale à la célébrité musicale

Devenue populaire dans la localité de « Ntoum » et globalement au sein de la capitale gabonaise, Maman Dédé est choisie par le PDG pour briguer la députation dans le 2ème arrondissement de Libreville. Elle est élue sans encombre et rejoint l’hémicycle pour le compte du département du « Komo-Mondah » situé dans la province de l’Estuaire. Elle siègera à l’assemblée nationale durant cinq ans.

Le 20 juin 1990 dans le cadre de la 16ème conférence des chefs d’Etat d’Afrique et de France se déroulant dans la commune française de « la Baule-Escoublac », le président socialiste français, François Mitterrand, exprime clairement son aspiration politique première pour ses anciennes colonies et/ou territoires : celle de voir se démocratiser la vie politique. L’injonction du président Mitterrand est matérialisée par une salve de réaménagements politiques dans divers pays d’Afrique francophone. L’autocratie se substitue au pluralisme politique : la démocratisation des Etats africains à forte tendance monopartite s’abat ainsi sur le Gabon.

A la vue de ses bouleversements politiques, Maman Dédé décide se retirer de l’arène politique et se lance dans une carrière musicale solo. Elle reprend le micro et se sert à nouveau de sa voix pour reprendre le trajet des studios d’enregistrement. Elle met en œuvre plusieurs œuvres musicales chantées en patois gabonais mais surtout à forte résonnance « Fang ». Sa musique gagne le cœur de nombreux mélomanes à travers le pays. Elle s’exporte même dans les pays voisins tels que le Cameroun ou encore la Guinée-Equatoriale jusqu’à gagner d’autres cieux.

Parmi ses premiers tubes d’artiste solo, on peut citer le titre « Sida (attention au Sida) » ou encore « Changement négatif » dans lequel Maman Dédé dénonce l’infidélité des hommes qui ressentent toujours le besoin de prendre une seconde femme familièrement appelée « deuxième bureau »., elle-même l’ayant vécue. D’autres hits à son actif ont marqué à jamais plusieurs générations de gabonais comme « sorcière naturelle », « Tsuga », « Atsame Nnane » et le très prisé « Me mane ya ening (J’ai fini ma vie) », une saveur musicale dont ne peuvent cesser de se délecter les épris de musique.

 Et la mode dans tout ça ???

Fana de mode par le biais de la couture pour laquelle elle s’est adonnée dès son plus jeune âge, Maman Dédé crée « Le créachi (la création du chien) », un style de mode qu’on pourrait qualifier de mode du « dépareillé » qui consiste à porter une paire de chaussures dont les deux pieds sont de différente couleur assorties avec une jupe bicolore dont les deux moitiés représentent les couleurs des deux pieds de chaussure ou encore un pantalon dont la couleur de chaque pied est similaire à la couleur de la chaussure. C’est un style « deux tons ».

Un style vestimentaire qui matchait clairement avec la personne asynchrone qu’elle était. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est un évènement étrange qui lui en donna l’inspiration. En effet, Maman Dédé a toujours voulu s’entourer d’animaux de compagnie en particulier des chiens. En 1990, l’une de ses chiennes met bas et cet évènement provoque un attroupement de chiens chez elle. Ces derniers se mettent à user quotidiennement ses souliers.

Un soir, éreinté qu’elle était, elle alla se coucher en oubliant deux paires de chaussure à sa terrasse. Le lendemain en se levant, elle s’aperçut que lesdites paires avaient été rongées par ses « compagnons » et décida de les jeter. Mais avant qu’elle ne les eût jetées, elle constata que le pied droit de l’une des paires et le pied gauche de l’autre étaient toujours intacts. Elle décida alors de les porter en l’état, ce qui provoqua des moqueries à son égard. Certains l’accusant même de souffrir de démence. Ces faits ont été relatés par « Maman Dédé » elle-même auprès de nos confrères de « Gabonews » le 31 juillet 2006.

Mais ce style vestimentaire a tardé à convaincre et ce jusqu’à nos jours du moins au Gabon. D’après l’artiste, elle avait été approchée par de célèbres stylistes modélistes à l’instar de Seidnaly Sidhamed dit « Alphady » surnomé « Le magicien du désert », créateur de mode nigérien ayant reçu des distinctions telles que « Le Prix du Prince Claus » ou encore celui de « Artiste pour la paix de l’UNESCO ». Maman Dédé a longtemps cherché des sponsors locaux pour valoriser son style vestimentaire mais sans véritablement grand succès.

 La fin d’une vie inébranlable

« Maman Dédé » était d’une force sans pareille, d’une abnégation incommensurable et d’un amour contagieux. A plusieurs reprises, elle frôla la mort. En tout, quatre accidents mortels et un Accident vasculaire cérébral (AVC). Certains se plaisaient à l’appeler « mort vivant » suite aux stigmates physiques qu’avait subi son corps et en particulier son visage dus à ses nombreux accidents de voiture.

Mais elle seule ainsi que ses proches savaient ce par quoi elle avait dû passer pour reprendre à vivre normalement. Pour exemple en 2004, « Maman Dédé » fut victime d’un effrayant accident de voiture, bilan : pancréas coupé, main droite déboîtée ainsi que la clavicule gauche et pas moins de sept côtes totalement cassées. Mais miraculeusement, elle s’en était remise.

Après plusieurs mois de combats acharnés contre la maladie, Marie-Delphine Assong-Zock Oyéghé dit Maman Dédé décède d’un AVC au sein de l’Hôpital d’instruction des armées d’Akanda (HIAA) le 28 décembre 2019, elle que beaucoup pensait « inusable ». Après l’annonce de son décès, plusieurs personnalités du pays à l’instar du Premier ministre de l’époque, Julien Nkoghe Békalé, ont tenu à lui rendre un digne hommage.

Une ambassadrice de l’Organisation non gouvernementale (ONG) gabonaise « Team Azéva 221 » résidant au Sénégal, Jennifer Mour de « Team Azéva 221 (une ONG constituée de jeunes gabonais au service du développement du pays et de la protection des valeurs et des traditions bantoues) avait elle aussi salué la mémoire de la défunte. Preuve que l’artiste Maman Dédé était connu et reconnu de toutes les générations du pays.

La sortie de la dépouille de « La mère du Gabon » eut lieu le vendredi 11 janvier 2020. Après qu’une messe ait été dite à « Notre dame de l’Assomption de Sainte-Marie » par l’archevêque de Libreville, Mgr Basile Mvé Engone, pour le repos de l’âme de la défunte. Peu après, la dépouille a été conduite au domicile familial sis à « Nkoltang » pour un dernier hommage circonstancié. L’inhumation eut lieu le lendemain et on pouvait dénombrer dans l’assistance des chefs politiques de la contrée et d’ailleurs tels que le Chef du Gouvernement, des responsables ministériels, des notables…

 Distinctions honorifiques

Marie-Delphine Assong-Zock Oyéghé dit Maman Dédé reçut la congratulation de la nation pour l’ensemble de son travail. Elle a, entre autres, été décorée de la médaille de « Femme Mère et grand chancelier de l’Ordre de l’Etoile Equatoriale », de la médaille de l’Agriculture et de quatre médailles du travail.

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