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Tribune Libre

Casimir Oye Mba et le dialogue maudit. Pour qui sonne le glas ?


Analyse
  • Casimir Oye Mba et le dialogue maudit. Pour qui sonne le glas ? © 2016 D.R./Info241
Publié le 26 novembre 2016 à 07h36min

Le débat sur la main tendue machiavélique d’Ali Bongo Ondimba, ce que les véritables figures proues de l’opposition éprises de justice en faveur du peuple gabonais qualifient de dialogue des corrompus et de la forfaiture, n’as pas finis de susciter des réactions dénonciatrices. Dans une tribune libre relayée dans les réseaux sociaux, l’analyste politique gabonais, Germain Ndouna donne sa lecture de la dernière sortie publique de l’ancien premier ministre d’Omar Bongo, Casimir Oyé Mba, candidat qui avait rallié Jean Ping pour la candidature unique de l’opposition gabonaise, lors de la présidentielle de 2016. Et tout comme les médicastres, Maganga Moussavou, Louis Gaston Mayila, Ndemezoo Obiang, Mike Jocktane, Estelle Ondo, semble être prêt à aller se servir à la soupe éhontée du pouvoir dictatorial de Libreville, en consolidant ce deuxième coup d’état militaro-électoral.

L’entretien que Casimir Oyé Mba (CAM) a accordé à RFI le 15 novembre, quelques heures seulement après sa tribune non moins sujette à caution publiée dans un hebdomadaire national, a produit l’effet d’un gros pavé dans la mare politique gabonaise. Il a incontestablement amplifié les remous dans des eaux déjà passablement troublées par le ballet des acteurs politiques autour de l’appel au dialogue qu’Ali Bongo a lancé comme un pêcheur jette sa ligne dans l’espoir de capturer de belles prises à présenter en offrande à la communauté internationale afin de rester dans ses bonnes grâces et de « mériter » sa place usurpée à la table des dirigeants de ce monde.

Cette double incursion aussi impromptue que solitaire de CAM sur la scène médiatique nationale et internationale est d’autant plus intrigante qu’elle est intervenue au moment même où le premier ministre d’Ali Bongo entamait officiellement les consultations en vue de ce dialogue. Celui-ci n’avait jusque-là appâté que le menu fretin constitué par les candidats dits « zéro pour-cent » et des « sans-nom » tels que René Ndemezoo Obiang, Mike Jocktane ou Estelle Ondo. Jean Ping et les autres « gros poissons » de sa galaxie n’ayant montré aucune disposition à mordre à l’hameçon.

La levée de boucliers d’indignation dans les rangs de l’opposition qui s’en est suivie a contraint l’Union nationale à tenir une réunion d’urgence au cours de laquelle le vice-président « égaré » aurait été ramené dans les rangs. Mais dans ce tohu-bohu peu ont cherché à connaître les raisons qui ont fait dévier de la ligne du parti cet ancien candidat à la présidence dont les Gabonais n’ont pas oublié le revirement tout aussi inattendu la veille au soir de l’élection d’août 2009 dans des conditions non élucidées à ce jour.

Sans ce « pêché originel » de 2009, l’épisode du 15 novembre 2016 aurait pu passer pour une initiative hasardeuse ou pour une simple erreur d’appréciation de la part d’un homme néanmoins réputé pour sa valeur intrinsèque, pour ses compétences technocratiques et pour ses affinités avec de hautes personnalités étrangères, notamment en France et dans la sous-région. En effet, rien ne prédisposait a priori Casimir Oyé Mba à effectuer une telle sortie. Malgré les contorsions langagières et les précautions oratoires, il n’a pas échappé à grand monde que l’intention non assumée était d’accepter la « main-tendue » d’Ali Bongo et, en définitive, de le tirer d’affaire.

Primo, CAM est loin d’être un opposant « alimentaire ». Il possède des biens immobiliers et mobiliers d’une valeur appréciable. Il ne compte ni sur Ali Bongo ni sur Jean Ping pour être à l’abri du besoin. Sa démarche ne peut donc pas avoir été motivée par l’appât du gain. Deuxio, contrairement à Jean Ping, à la famille Myboto et à d’autres opposants dont les comptes bancaires ont été bloqués et les biens mis sous scellés et qui font l’objet de tracasseries policières et judiciaires voire de menaces de mort, CAM paraît être également à l’abri de la peur. En tout cas il jouit d’une liberté de mouvement quasi totale (il se déplace sans garde du corps et peut sortir du territoire national) et gère son patrimoine sans entrave réelle.

On peut au surplus lui faire confiance quand il dit ne pas avoir de lien ni d’amitié ni d’aucune autre nature avec Ali Bongo qu’il ne semble d’ailleurs pas tenir en grande estime. Et pour cause. Tout ou presque oppose les deux hommes. Mais c’est surtout en matière d’éducation, de cheminement individuel et de style personnel que leurs différences crèvent les yeux. CAM a un parcours scolaire et universitaire aussi élogieux que celui d’Ali Bongo est foireux.

Il est aussi raffiné qu’Ali Bongo est balourd. Pur produit de sa communauté ethnique et du terroir, CAM doit son élévation dans la société à ses aptitudes et à son mérite propres quand il est difficile d’imaginer Ali Bongo en autre chose qu’un chanteur de cabaret, n’eût été son statut de fils d’Omar Bongo. Quelle mouche a donc piqué Casimir Oyé Mba pour qu’il accepte de fermer les yeux sur le hold-up électoral et sur les atrocités commises sur les populations en s’empressant d’accepter un dialogue dont ni le peuple ni son parti ne veulent ?

Est-il parvenu, après mûre réflexion, à la conclusion que l’impasse politique actuelle pourrait plonger le Gabon dans une récession économique dommageable à plusieurs égards et qu’il fallait en sortir quitte à dire adieu à l’alternance ? Est-il devenu las d’être relégué à la place de second couteau à l’ombre de son concurrent à la candidature unique de l’opposition à l’élection présidentielle, lui à qui tout son être crie qu’il a la carrure d’un chef d’Etat ?

En écrivant dans les colonnes de Missamu que la désignation de Jean Ping comme candidat de l’opposition s’est faite « aux forceps », il trahissait manifestement son amertume que ce dernier lui ait été préféré. Il s’accordait par la même occasion un ersatz de légitimité dont il escomptait se servir comme tremplin pour son retour au devant de la scène, pourquoi pas en tant que vice-président de la République pour servir de précepteur et de tuteur au très turbulent et imprévisible Ali Bongo à l’instigation des parrains extérieurs de ce dernier.

À cet égard, il y a tout lieu de se demander si l’offensive médiatique de CAM ne fait pas partie d’un plan d’actions coordonnées élaboré par les mêmes « forces invisibles » qui étaient déjà à l’initiative en 2009 pour sauver le soldat Ali. On est d’autant plus fondé à se le demander lorsqu’on se remémore deux détails qui semblent être passés inaperçus mais qui ne sont certainement pas anodins.

L’entretien de CAM sur RFI a été précédé à quelques secondes près par une intervention de Faustin Boukoubi, le Secrétaire-général du PDG pourtant en hibernation depuis plusieurs mois, dans laquelle celui-ci mettait Jean Ping au défi d’accepter le dialogue s’il avait la fibre patriotique. Ensuite, CAM a été curieusement présenté par les journalistes de RFI comme le numéro deux de l’opposition gabonaise.

En vertu de quel critère un homme qui n’a pas été en lice au scrutin présidentiel, qui n’est pas chef d’un parti politique et qui avait un autre concurrent à la désignation du candidat unique de l’opposition en la personne de Guy Nzouba Ndama a-t-il été élevé à ce rang ? Quel que soit le critère retenu, ce statut devrait logiquement être reconnu soit à Zacharie Myboto (en tant que président de l’Union nationale qui est considéré comme le premier parti de l’opposition) soit à Bruno Ben Moubamba (BBM) qui est arrivé troisième au dernier scrutin présidentiel.

On comprend que pour l’homme fort du Gabon et pour ses conseillers occultes il serait vain de tenter de rallier Zacharie Myboto qui est probablement l’opposant gabonais le plus constant et le plus imperméable aux intimidations et aux tentatives de retournement de ces quinze dernières années. Pour ce qui est de BBM, il semble désormais jugé peu crédible pour assumer le statut de numéro 2 de l’opposition compte tenu de son score de 0,58% et du fait que, même pour les Émergent en quête de soutiens, il est aberrant d’appeler opposant quelqu’un qui a rejoint le camp d’Ali Bongo avec armes, bagages et beaux parents.

Mais qui sont donc ces personnes qui ont autant d’influence sur Casimir Oyé Mba au point de l’amener à se fourvoyer ? Sans courir beaucoup de risques de me tromper, je pencherai à la fois pour certains milieux (maçonniques et d’affaires) français et pour un « consortium » de dictateurs d’Afrique (francophone et équatoriale surtout). Bien qu’ayant, pour plusieurs d’entre eux, des rapports exécrables avec le potentat gabonais ces derniers ne le préfèrent pas moins sur le fauteuil présidentiel à un homme démocratiquement élu par le peuple. Un chef d’Etat investi de la légitimité populaire au Gabon serait la pire des abominations pour ces dirigeants qui caressent le même désir de conserver le pouvoir à vie et d’être succédés de préférence par leur rejeton.

Quant aux Français, ils doivent se mordre les doigts que Sarkozy ait favorisé l’accession au pouvoir d’Ali Bongo en 2009. Ce dernier s’est avéré être une calamité sans nul autre pareil. Pour ne rien arranger, il est devenu très difficile à déboulonner.
Ils auraient probablement préféré avoir affaire à CAM, un homme aux bonnes manières qu’ils jugent plus conciliant, (peut-être plus malléable aussi) et moins populiste mais qui souffre d’un sérieux handicap : il ne jouit pas d’une bonne cote de popularité auprès des Gabonais. Sur la route tortueuse et chaotique qui les mène théoriquement à l’alternance, ces derniers semblent avoir un penchant pour des bulldozers comme Mamboundou, Mba Aubame et Jean Ping et se moquer comme d’une guigne de personnalités aux allures de Rolls Royce comme « CAM la classe ».

À ce propos, il est symptomatique de cet état des choses que, contrairement à ce que ses apparences et sa longue carrière diplomatique auraient laissé supposer (à tout le moins jusqu’à son passage à la tête de l’Assemblée générale de l’ONU et de la Commission de l’UA), Jean Ping est un nationaliste gabonais et africain. Le soutien populaire dont il jouit n’est pas de nature à rassurer une certaine classe d’hommes d’affaires habitués aux passe-droits qu’il est plus aisés d’obtenir de dirigeants illégitimes.

Mais quel que soit ce qui a pu la motiver, il faut redouter que la démarche unilatérale et solitaire de Casimir Oyé Mba ne soit pas la dernière quand bien même il a réaffirmé son appartenance à la « galaxie Jean Ping ». Il n’y pas de grande différence entre lui et certains parmi les premiers opposants à avoir accepté le dialogue comme René Ndemezoo et Maganga Moussavou. Ces derniers ont, eux aussi, reconnu la victoire de Jean Ping avant de prendre, comme lui, acte de la présence au pouvoir d’Ali Bongo.

CAM va néanmoins plus loin qu’eux en ce qu’il s’est employé à donner un vernis légal à ce qui est pour le monde entier un fait accompli. Lorsque le docteur en droit qu’il est affirme qu’Ali Bongo n’a pas gagné l’élection mais qu’il est « légal », on est fondé à lui demander à quelle légalité il se réfère sachant que n’est considéré comme légal que « ce qui est autorisé par le droit positif existant, ce qui est conforme au texte de la loi ». Or, il est de notoriété publique que depuis la validation de sa candidature jusqu’à sa prestation de serment Ali Bongo a violé toutes les lois de la République, notamment la loi fondamentale, et que sa présence à la tête du Gabon est un état de fait qu’il doit à la loi du plus fort ayant cours dans la jungle et non pas un état de droit.

Si de tous temps et en tous lieux le fait accompli avait valu légalité, si les peuples et les élites s’étaient résignés à la loi du plus fort, les États-Unis seraient toujours une colonie britannique, la France serait sous le régime de la monarchie absolue ou sous l’occupation allemande, l’Afrique du Sud serait encore sous le système de l’apartheid, tout le continent africain serait sous la domination des puissances occidentales, la démocratie libérale et la primauté du droit n’existeraient nulle part au monde, etc.
Tout homme de haute classe qu’il soit, CAM ne peut pas croire que les affaires de bandits peuvent se régler en gentleman. Il est bien placé pour savoir que les Gabonais ne sont pas enclins à fumer le calumet de la paix avec leurs bourreaux. Plutôt fumer le « tant pis-tant pis ».

S’il est mû par l’intérêt général, s’il tient à faire œuvre utile et surtout s’il estime que la volonté du peuple doit prévaloir, Casimir Oyé Mba devrait chercher à convaincre ses puissants amis d’obtenir d’Ali Bongo qu’il rende le pouvoir à celui que ce peuple a choisi. Le cas échéant qu’il consacre ses capacités managériales, son leadership et son aura à structurer la résistance au sein et au-delà de la « galaxie Ping ».
Car le choix n’est certainement pas entre l’offre de dialogue d’Ali Bongo et l’offre de dialogue de Jean Ping. Il est entre abdiquer et se battre pour libérer son pays.

Germain Ndouna


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