Portrait

Germain Mba, le premier opposant gabonais tué froidement par le régime Bongo-PDG

Germain Mba, le premier opposant gabonais tué froidement par le régime Bongo-PDG
Germain Mba, le premier opposant gabonais tué froidement par le régime Bongo-PDG © 2020 D.R./Info241

L’histoire politique du Gabon est très marquée par la pugnacité et le courage de nombreux hommes de principe à la stature d’homme d’Etat. Malheureusement, certains d’entre eux ont fini par être éliminés, assez tôt, souvent par des méthodes infâmes traduisant la barbarie du régime qu’il combattait : Germain Nguéma Nsa (1932-1971) en est l’un des parfaits exemples.

Germain Mba Nguéma Nsa vient au monde le 15 décembre 1932 à Ebam’Ayong, non loin de la ville de Ntoum. Ses parents s’installèrent au village Alamitang, situé sur la route de Donghila, et élevèrent le jeune Germain à cet endroit. Germain Mba Nguéma Nsa se mariera deux fois. D’abord avec Anne Françoise Delbreil en 1957. De cette union, naîtra 4 enfants : Michel, Françoise, Jean et Myriam. Plus tard, il épousera Martine Oyane à Libreville.

 Parcours scolaire

Germain Mba était de ces jeunes garçons brillants de l’époque qui ne rencontra aucune difficulté dans ses études. Son parcours primaire ne souffre d’aucun échec et est logiquement récompensé par l’obtention du Certificat d’études primaires indigènes (CEPI), ancêtre du Certificat d’études primaires (CEP) actuel. Se trouvant à l’époque au même endroit où est localisé le ministère de l’éducation nationale, l’Ecole primaire supérieur (EPS) de Libreville accueille Germain Mba en 1946. Une aubaine pour les apprenants de cet établissement qui octroyait une bourse de 300 francs CFA à ses élèves.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le ministère français de l’éducation décide d’élaborer un concours de grande envergure permettant aux diplômés du primaire de ses colonies de poursuivre leurs études secondaires en France. C’est ainsi que Germain Mba atterrit en hexagone en 1947 dans le cadre de ses études. Il se lie d’amitié avec plusieurs de ses confrères gabonais et entretient une complicité particulière avec Bonjean Ondo.

Germain Mba (gauche), Bonjean-François Ondo et Hans Vorbert à Hambourg (Allemagne) en 1968

C’est à cette époque que Germain Mba accentue sa formation dans la vie politique et associative. Par la suite, il deviendra un acteur important de l’Association des étudiants gabonais (AEG) créée par Léon Augé. Se substituant en Association générale des étudiants gabonais (AGEG), elle avait le mérite de regrouper en son sein, des étudiants d’une même colonie française africaine. Un fait inédit en ces temps. La prestigieuse Fédération des étudiants d’Afrique noire de France (FEANF) doit aussi sa naissance à l’AGEG, dont les membres ont aussi œuvré pour qu’elle soit effective.

Il décide de suivre des études de politique. Il est alors admis à l’Institut d’études politiques de Paris où il sera diplômé en sciences politiques. Ce qui fera de lui, le pionnier gabonais des diplômés en sciences politiques. Bien qu’il ait aussi obtenu un diplôme d’études économiques à l’Ecole nationale des douanes et de législation de Neuilly (ENDLN), il est entre autres titulaire d’une licence de droit à l’Université de Paris 1 (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Il termine ses études à la fin des années 50.

 Itinéraire politique et aspirations nationalistes

Farouche opposant au référendum de 1958 et à la politique du « premier ministre-président » Léon Mba, il milite pour le vote en faveur du « non » et crée avec d’autres étudiants gabonais tels que Jean-Pierre Nzoghé Nguéma ou encore Emile Kassa Mapsi, le Mouvement gabonais d’actions populaires (MGAP). Germain Mba affirmait sèchement « je ne supporte pas que ce soient des marionnettes de la France qui dirigent le Gabon ». En effet, il trouvait le pouvoir de Léon Mba trop proche de celui de la France.

Un buste de l’illustre disparu

Il rentre finalement au Gabon après que le pays ait accédé à la souveraineté internationale. Possédant un bagage intellectuel de grande qualité et âgé seulement de 30 ans, le pouvoir ne peut pas se passer de ses services car la jeune République manque criardement de cadres de son niveau. Bien qu’il soit considéré comme un « élément pernicieux pour le pouvoir de Mba  » par les policiers français présents à Libreville, Léon Mba décide de collaborer avec lui. Il est envoyé à Brazzaville et occupe le poste de secrétaire général adjoint du Guinéen Boubacar Diallo Telli à l’Union africaine et malgache (UAM), ancêtre de l’Union africaine (UA).

Ulcéré par l’intervention française pour rétablir le feu président gabonais, Léon Mba Minko, évincé lors du coup d’Etat de 1964, il quitte ses fonctions au sein de l’UAM. Pour Germain Mba, il était inadmissible que la France ait décidé, sans atermoyer, de rétablir le pouvoir de Mba entre temps, elle n’avait même pas daigné intervenir au cours des renversements de Fulbert Youlou le 15 août 1963 et Sylvanus Olympio le 13 janvier 1963, respectivement présidents du Congo Brazzaville et du Togo. Il faut souligner que lorsque Léon Mba est destitué, Germain Mba est nommé dans l’équipe gouvernementale dirigée par Jean-Hilaire Aubame pour occuper le poste de ministre de l’Intérieur.

Ne pouvant côtoyer le régime auquel il est foncièrement opposé, Germain Mba décide de s’en aller du Gabon et entame dès lors une carrière de journaliste. Il est alors recruté par l’hebdomadaire panafricain « Jeune Afrique » dans lequel il occupe le poste de rédacteur en chef adjoint. Il y publie des articles qui déclinent clairement les idées qu’il nourrit pour sortir son pays, des griffes de Léon Mba et de l’indéboulonnable occupant français.

Pourchassé par le pouvoir de Léon Mba, il se mue en fugitif et trouve refuge en Algérie car le Premier ministre de l’époque, Ahmed Ben Bella, réserve un accueil des plus chaleureux à ceux qui ont pour projet de mener des révolutions dans leur pays respectif. Il se fait ainsi appeler Omar Ben Ali et fonde dans le même temps, le très craint Mouvement national de la révolution gabonaise (MNRG). Ledit mouvement compte dans ses rangs des figures emblématiques de la résistance comme Marc Mba Ndong, Gaubert Obiang, ou encore Marc Saturnin N’nang Nguéma.

Mais avec la chute Ben Bella en juin 1965, Germain Mba va d’abord élire domicile au Ghana dans la ville d’Accra (autre capitale de la lutte contre l’empirisme occidental), puis à Brazzaville. Le mouvement connaît un essoufflement mais l’engagement de ses membres ne faiblit point. Lors du défilé du 17 août 1966, le MNRG fomente un putsch mais celui-ci n’aboutira pas.

Cette tentative de renversement fait suite à la modification constitutionnelle de novembre 1966 portant création du poste de vice-président en république gabonaise. C’est la deuxième action que le mouvement mènera toujours dans l’échec après celle axée sur la libération de Jean-Hilaire Aubame. Celui qui devait jouer le rôle d’éclaireur pour mieux coordonner l’opération sera arrêté par les services secrets français qui travaillaient en connivence avec les éléments du service de renseignements français bien introduits au palais de la rénovation de Libreville.

Lorsque Albert Bernard Bongo accède au pouvoir, à la suite du décès de Léon Mba en 1967, il prône pour une réconciliation nationale, invitant les adversaires politiques de son prédécesseur et « père spirituel » à taire leur différend et à l’aider à œuvrer au développement du pays. Germain regagne à nouveau son pays et décide de prioriser l’intérêt supérieur de la nation. Il s’engage alors à travailler avec le président Bongo qui fait d’abord de lui, son conseiller en charge des questions économiques et sociales.

Conscient de son expérience diplomatique acquise au sein de l’UAM, le président Bongo le replonge dans la diplomatie et l’envoie diriger l’ambassade du Gabon en République fédérale d’Allemagne (RFA) en 1969. L’année suivante, il est envoyé à la chancellerie gabonaise à Tokyo, au Japon. Il faut souligner que les tensions entre le président Bongo et Germain Mba étaient vives. Mba n’avait aucune considération pour Bongo qu’il n’avait pas ses compétences et son esprit critique. Il le classait au même rang que Léon Mba, le genre de dirigeant africain qui ne sait que courber l’échine face à leur « maître blanc ».

 Assassinat et tourmente de son épouse

Profitant de ses congés, il revient au Gabon au mois d’août de l’année 1971 et faisait clairement part, de son ambition de briguer la magistrature suprême dont l’échéance électorale était prévue dans deux ans, en février 1973. Omar Bongo, lui voulait être le seul candidat à sa réélection et la popularité grandissante de Mba auprès des populations laissait entrevoir un échec cuisant pour Bongo s’il le challengeait.

Un tract d’hommage à la femme de Germain Mba sur Facebook

Bénéficiant du soutien de d’Houphouët Boigny, Germain Mba est très en vue tant sur le plan national qu’international par son cursus scolaire hors norme, mais aussi par son savoir-faire qui ne souffre d’aucune contestation. Mais voilà, son ambition présidentielle lui coûtera la vie. Le 17 septembre 1971 au soir, alors qu’il rentrait chez lui après s’être rendu au cinéma avec sa femme et sa fille, il est victime d’un assaut juste à l’entrée de sa maison sise au quartier London à Libreville : on ouvre le feu sur lui et sa famille. Les tirs sont nourris et proviennent d’armes automatiques.

Il s’effondre rapidement. Il a été sévèrement atteint par les balles. Quant à sa femme, elle cherche tant bien que mal à protéger leur fille qui a aussi été sérieusement touchée. Les assaillants vont dès lors se saisir de Germain Mba et l’emmener pour une destination inconnue. Le tout à l’intérieur d’un véhicule qui les attendait non loin du lieu de la sombre opération.

A compter de ce jour, on n’aura plus de nouvelles de l’opposant, son corps n’ayant jamais été retrouvé. Mais en 1990 à la suite de violentes contestations qui vont ébranler le pays en raison de l’assassinat de l’opposant Joseph Issani Rendjambé, des allégations s’ébruitaient comme quoi Germain Mba ne serait pas décédé suite à ses blessures en 1971. Qu’il aurait été fait prisonnier dans une pièce secrète et qu’il aurait servi de sacrifice humain à des fins fétichistes pour conserver le pouvoir d’Albert Bongo qui craignait de le perdre à la vue de l’importance des manifestations de colère dans le pays.

Selon ces messes basses, le corps de l’opposant s’y trouvait encore. D’après le défunt journaliste français d’investigation, Pierre Péan, dans son livre « Affaires africaines  » paru en 1983, l’assassinat de Germain Mba serait l’acte du célébrissime mercenaire français de l’époque, Robert Denard dit Bob Denard, qui aurait accompli la sale besogne sur ordre du président Albert Bernard Bongo (qui aurait lui-même été conseillé par Jacques Foccart) qui considérait Germain Mba comme un redoutable adversaire. C’est le premier crime politique du parti d’Omar Bongo.

Selon le témoignage de Martine Oyane, son épouse, « ce sont deux hommes blancs bronzés, dont un très grand » qui ont éliminé son mari qui demanda à ses agresseurs avant de mourir « Pourquoi me tuez-vous ? ». Elle n’eût la vie sauve qu’en simulant sa mort, se couchant rapidement au sol aux retentissements des premiers coups de feu bien qu’elle fut grièvement blessée tout en essayant aussi de sauver sa fille. C’est à bord d’une voiture de marque Peugeot 404 de couleur blanche qu’ils avaient emmené le corps.

Une autre anecdote révèle que la voiture que conduisait les meurtriers de Germain Mba fut arrêté par des policiers gabonais qui procédaient à un contrôle. Mais une autre voiture de la Présidence gabonaise, qui suivait le véhicule des criminels, donna injonction aux policiers de laisser passer les hommes blancs qui la conduisaient, sans poser une quelconque question.

Omar Bongo ne s’arrêtera pas là avec la famille de l’opposant. Séduit par la beauté de madame Germain Mba, le président Bongo fait des avances à Martine Oyane mais elle les balaie d’un revers de la main. Ce dernier est remonté et décide de la garder prisonnière à Booué, petite ville située dans la province de l’Ogooué-Ivindo, qui est le chef-lieu du département de la Lopé. Il donne le droit aux gendarmes qui assurent sa surveillance, d’abuser sexuellement d’elle au quotidien. Ceux-ci ne se firent pas prier. Elle ne sera libérée qu’en 1990 à la suite d’actes de mécontentement envers le régime qui venait d’éliminer un autre illustre opposant cité plus haut.

Avec la malice qui était la sienne, Omar Bongo ordonna l’ouverture d’une enquête pour que toute la lumière soit faite sur sa séquestration et les violences physiques et sexuelles qu’elle avait subies ! L’objectif étant de rechercher, trouver et punir les coupables. Bien triste ironie. Madame Martine Oyane épouse Germain Mba est la première femme prisonnière politique du Gabon.

 Décès et postérité

Malgré les nombreuses histoires et suppositions sur la date de sa disparition, il est officiellement établi que Germain Mba Nsa est décédé dans la nuit du 17 septembre 1971 suite à son assassinat qui aurait été commandité par Omar Bongo Ondimba, le feu président du Gabon qui régna pendant 42 ans à la tête de ce petit « émirat » pétrolier d’Afrique subsaharienne. Germain Mba n’avait que 39 ans lorsqu’il fut arraché brutalement à la terre.

La rue portant le nom de l’illustre disparu à Libreville

Pour honorer sa mémoire et la marquer profondément dans l’esprit des gabonais, une des artères de la capitale Libreville, porte son nom. Il s’agit de la rue qui part du carrefour Ancienne SOBRAGA au Boulevard Triomphal


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