Portrait

Pascal Ndouna Dépénaud, enseignant d’exception et virtuose de la poésie gabonaise

Pascal Ndouna Dépénaud, enseignant d’exception et virtuose de la poésie gabonaise
Pascal Ndouna Dépénaud, enseignant d’exception et virtuose de la poésie gabonaise © 2021 D.R./Info241

La poésie adoucit les mœurs, elle emberlificote et captive l’esprit par la puissance des vocables qu’elle utilise. Au Gabon, des hommes se sont épris de cette discipline littéraire et s’en sont souvent servis pour dénoncer les pratiques et agissements autoritaires du régime qui les gouvernait, devenant de facto des opposants du système politique établit. Bien qu’il n’eût été formé que pour transmettre le savoir, Pascal Ndouna Dépénaud (1937-1977) tomba amoureux de la poésie et de l’épouse du président gabonais, Joséphine Bongo. Une idylle certainement à l’origine de son assassinat qui du reste n’a jamais été élucidé.

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 Naissance et formation

Fils unique de l’union d’Arsène Okogho et de Jeanne-Pauline Amboyi, Pascal Ndouna Dépénaud né Dieudonné Pascal Ndouna Okogho vient au monde le 7 juillet 1937 dans le sud-est du Gabon, à Akiéni dans la province du Haut-Ogooué. Il fera ses études primaires et secondaires entre le Gabon et la République du Congo, à Brazzaville. Un aspect positif pour le jeune Ndouna qui bénéficiait ainsi d’une formation de qualité en ces temps où le Gabon n’était pas encore indépendant. En effet, le Gabon faisait partie de l’Afrique équatoriale française (AEF), un gouvernement général regroupant au sein d’une même fédération quatre colonies françaises d’Afrique centrale de 1910 à 1958. Brazzaville était la capitale de ce rassemblement de territoires franco-africains et la ville possédait donc les meilleures infrastructures et installations sur les plans professionnel, scolaire et politique et bien d’autres.

Mais c’est dans la capitale gabonaise, Libreville, que Pascal Ndouna Dépénaud décroche son Brevet d’études du premier cycle (BEPC) en 1955. Il était alors âgé de 18 ans. Durant la même année, il passe le concours de l’Ecole normale de Mitzic. Il le gagne et intègre alors ladite école et y obtient son certificat de fin d’études en 1956. Pendant près d’un an, soit de 1956 à 1957, il est désigné élève instituteur-adjoint pour lui permettre de s’acclimater efficacement au métier d’enseignant. Une sorte de stage d’école pour valoriser sa formation. Il est ainsi envoyé dans la province de l’Ogooué-Ivindo au village de Batouala, situé à mi-chemin de terre de Makokou à Mékambo. Mais il est par la suite intégré et titularisé comme instituteur de l’administration coloniale le 1er janvier 1958. En 1964, Pascal Ndouna Dépénaud obtient son Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement primaire (CAPEG), spécialité Sciences de l’éducation et psychologie sociale. Entre 1966 et 1968, il s’envole pour la Côte d’Ivoire pour y effectuer un stage de perfectionnement à l’Ecole normale supérieure d’Abidjan.

 Carrière professionnelle et diplomatique

Ndouna Dépénaud débute sa carrière professionnelle d’instituteur en 1958 à Batouala. Entre 1960 et 1961, le Gabon accède à la souveraineté internationale et l’administration gabonaise se met progressivement en place. De profonds changements ont lieu et les plus instruits de la population gabonaise sont appelés à occuper de hautes fonctions. C’est ainsi que Pascal Ndouna Dépénaud se retrouve directeur régional de l’Education à Makokou. Dans le même temps, il y exerce aussi comme professeur à son collège d’enseignement général.

L’année 1964 voit la promotion du jeune Dépénaud au poste de chef du service des enseignements élémentaires et complémentaires au ministère de l’Education à Libreville après l’obtention de son CAPEG. En juillet 1968, Ndouna Dépénaud rentre de Côte d’Ivoire après y être allé passer un stage et se retrouve propulsé comme professeur au collège d’enseignement général de Libreville. Il devient directeur de l’Enseignement du 1er degré de 1969 à 1972 en cumulant les fonctions d’enseignant à l’Ecole nationale d’administration (ENA) et à l’Ecole normale supérieure (ENS) sises à Libreville. Il fut aussi directeur du centre de formation des instituteurs de la ville d’Oyem de 1975 à 1977, date de sa disparition. Il faut souligner qu’il avait déjà occupé les fonctions de chef de la circonscription scolaire du Woleu-Ntem mais aussi d’inspecteur de l’éducation nationale dans la ville d’Oyem avant d’accéder à cette haute fonction.

Contre toute attente, Pascal Ndouna Dépénaud est envoyé en Israël dans la ville de Jérusalem en septembre 1972. En effet, il a été nommé premier conseiller au sein de la représentation diplomatique du Gabon dans cet Etat du Moyen-Orient. C’est le début de sa carrière diplomatique qui ne sera pas de longue durée. Un an après, soit en 1973, il devient le représentant en chef de l’Etat du Gabon auprès de l’Etat de Guinée équatoriale. Pendant deux ans, il occupera cette fonction diplomatique avant de regagner son pays en 1975.

 Une « âme nègre » de poète

A la base, Pascal Ndouna Dépénaud reçut une formation typiquement littéraire et s’adonna à l’enseignement à la fin de ses études secondaires du premier cycle. Mais il finit par s’énamourer de l’écriture et de son rempart littéraire : la poésie. Il était foncièrement attaché à ses origines africaines et voyait en cet art noble et intriguant, un moyen puissant et emprunt de sensibilité pour transmettre et communiquer passions, vérités et inquiétudes. C’est ainsi qu’il commença à rédiger des contenus poétiques qui révélaient la sensibilité qui le caractérisait mais aussi l’esprit africain qu’il définissait comme « l’âme nègre ».

Pour Pascal Ndouna Dépénaud, « la poésie est la forme littéraire qui convient à l’expression de l’âme nègre, tout imprégné de sensibilité ». Le courant ou sa forme poétique était celle issue du lyrisme contestataire mêlé au sentimentalisme et à l’harmonie. Il faut rappeler qu’à cette époque, les mouvements de revendications au sein de l’AEF sont monnaie courante surtout dans les rangs de la jeune classe étudiante noire qui poursuit ses études en France. En ces temps, beaucoup d’écrivains et poètes africains et d’ailleurs sont sous l’influence du mouvement littéraire dit de « la négritude » dont la paternité est accordée aux écrivains Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor.

C’est cette forme littéraire qu’empruntera Pascal Ndouna Dépénaud pour s’aligner à la vague déferlante des universitaires et apprenants gabonais des grandes écoles françaises réunis au sein de l’Association générale des étudiants gabonais (AGEG) et au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Mais Ndouna n’est pas du genre virulent. Ce n’est d’ailleurs que vers la fin des années 1960 qu’il fera sensation et sera même considéré comme le plus grand poète du pays des années 1970. Bien qu’il exerce ses fonctions d’enseignant dans les grandes écoles du pays notamment à l’Ecole nationale d’administration, Ndouna Dépénaud passe une grande partie de son temps libre dans l’écriture et dans l’observation de la vie politique et sociale de sa patrie mais aussi des autres Etats et communautés africaines à travers le monde. Même lorsqu’il était diplomate, la poésie ne le quittait jamais sinon que pour quelques heures, le temps du travail.

Notre protagoniste n’est pas insensible aux maux qui minent les sociétés africaines surtout la sienne. Le parti au pouvoir est fortement accusé de corruption et donne toujours l’impression d’être sous le joug de « Marianne ». Notre jeune poète se sert des mots pour dénoncer sans souvent faire dans la langue de bois, le comportement anti-républicain et diamétralement opposé aux valeurs sociétales traditionnelles africaines que sont par exemple le partage, l’altruisme, le respect, l’amour et l’entraide. PascalNdouna Dépénaud critique, à chaque fois que l’occasion lui est donnée, vertement la gestion et la gouvernance du régime d’Albert Bernard Bongo, président du Gabon à cette époque. Quoi qu’il en soit, la bibliographie de Ndouna Dépénaud est non-négligeable et constitue pour bon nombre de gabonais férus de lecture et de poésie, une énorme source d’inspiration et de voyage spirituel.

Parmi les œuvres et ouvrages de Pascal Ndouna Dépénaud, nous avons deux recueils de poésie que sont « Passages. Essais poétiques » et « Rêves à l’aube  » publiés respectivement en 1969 et en 1975. La réédition de ces deux supports littéraires s’est faite aux Editions Raponda-Walker et a été publiée en 2002. Il a également écrit et publié une pièce de théâtre « La Plaie » qu’il a conçu en quatre actes. Au moment de sa disparition, il laisse bon nombre de supports littéraires dans l’attente d’être édités tels que le roman « Le Gouverneur des lacs  », un recueil de contes et de proverbes « Les miettes du passé  » ainsi qu’une pièce de théâtre « Elle ne l’épousera pas ». Il a aussi écrit quelques poèmes à l’instar de « La honte et la peur  » et de «  La nuit ».

 Tragique disparition

Dans la nuit du 19 juillet 1977, Dieudonné Pascal Ndouna Okogho dit Ndouna Dépénaud est froidement assassiné à proximité de son domicile sis au quartier Akébé, situé dans le 3ème arrondissement de Libreville. Au début, plusieurs interrogations restent sans réponse aucune avec plus de zones d’ombre que d’éclaircissements. Mais une piste assez sérieuse est dévoilée au grand jour : celle rapportant qu’il s’agirait d’un assassinat qui aurait été commandité par le président lui-même.

Or, cette hypothèse soulève une autre interrogation : pourquoi cette élimination ? La réponse est toute trouvée. En effet, sieur Dépénaud avait précédemment été marié à Patience Dabany née Joséphine Kama Dabany comme la coutume qui était la leur exigeait. Mais depuis celle-ci était devenue l’épouse du président Bongo. Des pressions importantes avaient été faites à Pascal Ndouna Dépénaud, de la part sa belle-famille, pour qu’il se sépare de sa bien-aimée. Mais les deux tourtereaux, malgré la séparation officielle, continuait à se fréquenter en tapinois.

Furieux, le président Bongo aurait donné l’ordre à trois agents de la garde présidentielle d’accomplir la sale besogne, en ne faisant aucun quartier. La solution idoine à cette séparation aurait donc été une élimination physique pour enfouir à jamais l’affection et l’estime que dame Patience Dabany avait pour Pascal Ndouna Dépénaud. On serait donc en présence d’un crime passionnel dans lequel la jalousie aurait eu raison de la raison elle-même.

Cette version des faits, n’ayant jamais été approuvée par l’autorité judiciaire, a été soutenue par le journaliste français d’investigation Pierre Péan dans son livre « Affaires Africaines  » paru en 1983, aujourd’hui disparu. L’assassinat n’a pour l’heure, jamais été élucidée. Par ailleurs, lorsque Pascal Ndouna Dépénaud disparaît de la surface de la terre, il laisse derrière lui une veuve éplorée et six enfants. Pour éterniser l’œuvre de son géniteur, sa fille Flore Andréa Ndouna Dépénaud organise fréquemment des rencontres et ateliers de poésie et d’écriture.

L’écrivain gabonais Eric Joël Békalé-Ethoughet lui a rendu un vibrant hommage et à bien d’autres poètes gabonais en publiant un livre retraçant l’œuvre et la vie des figures prépondérantes de la poésie gabonaise. Cette œuvre, sorti le 28 avril 2015, a pour titre de « Les grandes figures de la poésie gabonaise : 1960-2015 ».


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