Ingérence de la France

Coup d’Etat au Gabon : quand la France volait au secours de son « ami » Léon Mba renversé

Coup d’Etat au Gabon : quand la France volait au secours de son « ami » Léon Mba renversé
Le président Léon Mba et en arrière-plan, le patriarche de la françafrique Jacques Foccart © 2020 D.R./Info241

La gouvernance du premier président du Gabon, Léon Gabriel Mba Minko, n’a pas du tout été un long fleuve tranquille. Face à l’emprisonnement systématique de ses opposants et ses nombreuses actions totalitaires, Léon Mba Minko sera renversé en février 1964 par l’armée gabonaise, 3 ans après son accession à l’indépendance. Un coup d’Etat sans effusion de sang jusqu’à interventionnisme de l’armée française, venue au secours de son « ami » président renversé. Retour sur l’une des pages sombres de notre histoire dans cette semaine spéciale « Indépendance » de votre rubrique Fragments d’histoire.

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Les déboires politiques et les actions à caractère totalitaire du président Léon Mba ont tendu à nourrir considérablement l’exaspération totale dans les rangs de l’opposition et de l’armée. La énième dissolution du parlement par le président en janvier 1964, est la goutte d’eau inacceptable qui fera déborder le vase des frustrations et des rancunes. Ce qui devait arriver arriva : le régime va subir un renversement.

Prise du pouvoir par les mutins

Dans la nuit du 17 au 18 février 1964, c’est entre une et cinq heures du matin que l’opération du coup d’état connaîtra son effectivité. Les lieutenants Jacques Mombo et Valère Essone, les sous-lieutenants Daniel Mbéné et Daniel Ondo-Edou accompagnés de 150 de leurs compatriotes militaires fortement armés et prêt à en découdre, prennent possession de la garde censée assurer la sécurité du président.

Les « héros » de ce coup d’Etat

Le capitaine Pallard fut le premier intercepté. Puis, c’est au tour du jeune directeur de cabinet de Léon Mba, Albert Bernard Bongo, d’être arrêté après que son chef lui-aussi ne tombe entre les mains des mutins. Ipso facto, les insurgés informent Léon Mba qu’ils prennent dorénavant les reines du pouvoir mais le somme de démissionner par le canal d’une allocution qu’ils avaient savamment préparé à l’avance pour que lecture soit faite par lui.

Avant d’accepter de se résoudre à leur laisser le pouvoir, il demande que ses partisans ainsi que ses collaborateurs ne soient pas pourchassés. Le président du parlement, Louis Emile Bigmann, quitte nuitamment son domicile face à l’ampleur de la situation pour se rendre à la présidence. Mais il est aussi arrêté par la suite après une tentative infructueuse de ramener les putschistes à la raison. C’est dans les locaux de Radio Gabon que l’allocution de la démission de Léon Mba passe indéfiniment avec en fond sonore et à la fin du texte de démission, une musique de l’armée.

Les insurgés lisant une déclaration

« Le jour J est arrivé, les injustices ont dépassé la mesure, ce peuple est patient mais sa patience a des limites…il est arrivé à bout », déclare le président Léon Mba. Il faut souligner que l’armée gabonaise dans son ensemble n’avait pas pris part à ce soulèvement. La plupart des militaires étant restés dans leurs casernes. Les militaires réfractaires diffusent un message à la radio où ils demandent à ce que les français n’interviennent pas. Il est demandé à tous de garder le calme : aux civils de vaquer à leurs occupations et aux meurtris de se recueillir dans leurs habitations.

Durant ces évènements, il n’y a pas un seul coup de feu qui retentit. Il est huit heures quand le sous-lieutenant Mbéné revient au palais avec deux civils qui ont décidé de les soutenir : il s’agit de Pierre Eyégué et Eloi Chambrier. Par la suite, ils prodiguent des conseils de gestion du pays notamment dans l’instauration d’un gouvernement constitué quasi totalement de civils en gardant pour eux le seul ministère de la Défense. Mais les séditieux n’épousent aucunement cette proposition.

Ingérences politiques

Alors que beaucoup se disaient que cette insurrection n’était que d’ordre militaire, grande est la surprise quand le sous-lieutenant Mbéné, porte-parole et membre de la frange dissidente, annonce qu’un gouvernement provisoire vient d’être composé et qu’il sera conduit par Jean-Hilaire Aubame, opposant de la première heure de Léon Mba, qui occupera aussi la fonction de ministre des Armées. Dix autres ministres l’accompagnent notamment Paul Gondjout, ex allié et ancien président du parlement sous la présidence de Mba, qui se voit confier le portefeuille ministériel des Finances et seul ministre d’Etat de ce gouvernement inédit.

Jean-Hilaire Aubame, Premier ministre du gouvernement putschiste

C’est ainsi que les mieux éclairés verront dans ce putsch, la main noire de la classe politique de l’Union démocratique et sociale gabonaise (UDSG). Aubame décide alors de prendre attache avec la représentation française au Gabon afin de les convaincre de ne pas interférer dans les affaires de son pays au risque de mettre en danger les populations, les biens étrangers mais aussi la communauté française présente sur place. L’ambassadeur de France au Gabon, Paul Cousseran, informe sa hiérarchie de la prise du pouvoir par l’opposition menée par Aubame, soutenue par une horde armée de mutins et n’omet pas de préciser que l’instauration d’un couvre-feu général ainsi que d’un état de siège vient d’être décidée car la France n’a pas donné de réponse au nouveau Premier ministre gabonais.

Des injonctions sont données pour que Léon Mba soit transféré dans la ville de Ndjolé, fief politique de Jean-Hilaire Aubame. Mais cette nuit-là, il pleuvait abondamment et Léon Mba est donc amené à Lambaréné par le sergent Moulopo. La nuit du 18 février 1964 est marquée par un calme apparent, des véhicules militaires arpentent les rues de Libreville mais sans plus. Mais dans les bureaux de l’Elysée, c’est une toute autre ambiance qui règne : le général de Gaulle et Jacques Foccart sont très remontés et décident alors d’intervenir et de rétablir le pouvoir de Léon Mba qu’ils considèrent comme un ami sincère de la nation française.

En Effet, en 1961, Léon Mba avait affirmé lors d’une de ses visites en France que « Tout gabonais a deux patries : la France et le Gabon », ce qui avait laissé une trace indélébile dans l’estime de De Gaule envers Léon Mba. S’appuyant sur les accords de défense négociés entre les deux pays, Paris décide de contre-attaquer.

Intervention militaire française

N’ayant pas été arrêté car se trouvant dans sa province natale de la Ngounié, Paul Marie Yembit alors vice-président du Gabon, est choisi par les autorités françaises pour être le cheval de Troie de leur intervention militaire. Léon Ma étant « empêché », il faudrait une autorisation du second de la République pour justifier l’opération. Mais ne sachant pas où il se trouve, une manœuvre saugrenue est ficelée : la rédaction d’une lettre antidatée que le vice-président signerait plus tard. La parade est toute trouvée et Paul Cousseran demande d’abord le concours de la force d’intervention de la communauté dont la base est à Brazzaville pour sécuriser les ressortissants de son pays. Des renforts du même groupement d’intervention viennent de Dakar afin de lancer l’assaut final pour s’emparer à nouveau du pouvoir brutalement confisqué à leur « ami » Mba.

Des militaires blessés au cours de l’opération française

Dans la nuit du 18 au 19, c’est d’abord le camp de Baraka qui est attaqué. Les affrontements sont brefs mais sanglants. Du côté des forces de la communauté composées des troupes françaises de Brazzaville et de Dakar, les pertes en vie humaine sont moindres avec un seul mort et trois blessés. Les forces insurrectionnelles enregistrent elles un bilan bien plus lourd : vingt-cinq morts, une vingtaine chez les mutins notamment le sous-lieutenant Ondo Edou et l’adjudant Kassemba. Les blessés sont au nombre de quinze et quatre nouveaux décès seront enregistrés plus tard, certains succombant à leurs blessures. C’est au tour de Radio Gabon d’être récupéré par les forces étrangères. Par ailleurs, Léon Mba reste introuvable. Des heures plus tard après de nombreuses investigations, il est enfin retrouvé à Lambaréné et ramené sur Libreville dans la nuit. Les stigmates de son épuisement et de sa désolation se lisent facilement sur son visage.

L’apaisement

Les lieutenants Mombo et Essone, le sous-lieutenants Mbéné sont arrêtés et gardés au Cap Estérias. Puis c’est au tour des personnalités politiques d’être interpellées : il s’agit de Eyéghé, Chambrier, Maury, Valette et Mbéné, Gondjout, Ekoh, Ndong, Okoumba et Nenet. Tous sont conduits à Dom-Les-Bam, ancien campement forestier transformé en prison par les colons français.

Jean-Hilaire Aubame est lui inculpé le 23 mars. Ils sont présentés devant le juge un semestre plus tard, en août 1964 dans la ville de Lambaréné. Aucune condamnation à perpétuité, aucune peine de mort ne sera prononcée contre eux. Mais Jean-Hilaire Aubame se verra lui condamné à dix ans de travaux forcés ainsi qu’une interdiction de séjour de dix ans bien qu’aucune preuve ne lui ait été préjudiciable quant à une quelconque participation dans la préparation du putsch. Libreville retrouve son calme momentanément.

Un épisode qui montre bien la main-mise de la France sur les affaires du Gabon, bien que dit pays « indépendant » quatre ans plus tôt. Une influence qui se poursuit encore aujourd’hui, 60 ans plus tard avec son officieuse françafrique qui est à l’origine de l’arrivée et du maintient au pouvoir de la famille Bongo depuis 53 ans malgré des élections entachées d’irrégularités manifestent. 60 ans d’indépendance à la française pour le Gabon qui demeure le terrain de jeu de puissances occultes étrangères.


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