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Pillages Abusifs

« Via la holding familiale Delta Synergie, le président de la République tire un profit financier personnel » Casimir Oyé Mba


Politique
  • « Via la holding familiale Delta Synergie, le président de la République tire un profit financier personnel » Casimir Oyé Mba © 2015 D.R./Info241
Publié le 24 août 2015 à 06h42min

Casimir Oyé Mba, vice-président de l’Union nationale (Opposition), ancien premier ministre (3 mai 1990 jusqu’au 2 novembre 1994), ancien gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), met en lumière dans sa démonstration la mauvaise gestion, les pillages des finances publiques du Gabon par le pouvoir du Bord de mer. Il analyse, l’inquiétante gouvernance d’Ali Bongo et ses membres du gouvernement dans une interview accordée à Echos du Nord.

Tout en relevant les détournements et pilages aggravés des deniers publics fomentés par la holding familiale des Bongo, Delta Synergie, l’ancien ministre de la Planification et de l’Élaboration des programmes, Casimir Oyé Mba éclaire la lanterne au sujet des massacres financiers perpétués par Ali Bongo depuis son accession à la magistrature suprême.

Dans son analyse, l’ancien ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie qui est reconnu dans toute la sous-région de l’Afrique centrale pour son management dans le redressement économique relève toutes les fourberies et enrichissement illicites qui plongent le Gabon dans un endettement suicidaire. Et dans une pauvreté alarmante et grandissante.

Casimir Oyé Mba n’y va pas de main morte. Preuves chiffrées à l’appui, arguments documentés, il procède à une diatribe de la gestion calamiteuse des finances publiques par le pouvoir du Bord de mer en place depuis 2009. Argent du contribuable gabonais pour qui devient une source d’enrichissement pour Ali Bongo et ses sbires, placés dans des postes juteux pour contrôler et piller à satiété toute la manne financière du Gabon.

Lisez dans les lignes qui suivent l’interview intégrale de l’ancien banquier, fin connaisseur des rouages de la gestion des finances publiques gabonaises.

Echos du nord : La dette publique du Gabon, selon l’agence de notation Fitch Rating, devra atteindre 34 % du PIB cette année. N’est-elle pas soutenable lorsque l’on sait que certains pays, sans connaître la banqueroute, ont des taux d’endettement proches de 100 % du PIB, voire plus ?

Casimir Oye Mba : La soutenabilité de la dette exprime la capacité d’un Etat à rembourser ses emprunts, donc sa solvabilité. Elle est liée aux recettes prévisibles qui permettront de rembourser, la dette et l’ensemble des frais associés, ainsi que les intérêts qui s’y rattachent. Ceci pour dire que le ratio dette/PIB n’est pas le seul indicateur pour apprécier la soutenabilité de la dette publique d’un Etat. Sur la base de ce ratio, nous avons encore de la marge, c’est vrai.

Mais il faut voir aussi à quoi sert notre endettement, comment nous menons les projets financés. Dans le budget 2015 modifié, le service de la dette publique représente 36 % des ressources propres inscrites au budget de l’Etat, soit 664 milliards de F CFA de service de la dette contre 1833 milliards de F CFA de ressources propres. En d’autres termes, plus du tiers des ressources propres du budget de l’Etat sont consacrés au paiement de la dette.

Le gouvernement assure que tout le produit des emprunts ira dans la construction d’infrastructures. Cette dette utilisée comme telle n’est-elle pas finalement vertueuse ?

Ce que dit le gouvernement est inexact, aussi bien à travers les chiffres du budget que dans les faits. A travers les chiffres, on constate que, dans la loi de finances 2015 modifiée, le budget d’investissement est de 596 milliards de FCFA, alors que les ressources d’emprunts s’élèvent à 817 milliards de FCFA : 278 milliards de FCFA d’emprunts liés aux investissements et 539 milliards de FCFA d’emprunts de trésorerie sur les marchés financiers.

Admettons, comme le dit le gouvernement, que les emprunts sur les marchés financiers soient destinés au financement des investissements ; il n’en demeure pas moins que pour le budget 2015, au moins 220 milliards financent autre chose que de l’investissement. Ce n’est pas rien, 220 milliards !

Dans les faits, les Gabonais et les partenaires du Gabon peuvent témoigner l’écart abyssal qui existe entre les montants affichés, au titre de l’investissement dans les différents budgets depuis 2010, et la réalité de ce que l’Etat a réalisé comme investissement depuis 5 ans.

Tout porte à croire aujourd’hui que le gouvernement emprunte désormais sur les marchés financiers pour rembourser la dette. Cela est inquiétant et nous ramène à votre précédente question sur la soutenabilité de la dette. Parce que les ressources propres du budget de l’Etat ne permettent plus au gouvernement de faire face aux obligations de l’Etat envers ses créanciers, il recourt désormais aux marchés financiers.

Le ministre de l’Economie a indiqué devant les sénateurs, lors du débat budgétaire, que le reliquat de l’emprunt obligataire de 2013, soit près de 400 milliards, était sur le compte de l’Etat auprès de la BEAC. Peut-on croire une telle affirmation d’autant que l’ancien Premier ministre Jean Eyeghe Ndong avait parlé d’évaporation pure et simple de cette somme ?

Les propos du ministre de l’Economie sont pour le moins surprenants, voire inquiétants. L’emprunt obligataire de 2013 a été inscrit au budget de l’exercice 2013 au titre des ressources d’emprunt et devait financer les charges du budget de cet exercice. Ce budget était équilibré en ressources et en charges à hauteur de 3 999 milliards de FCFA, dont 997 milliards correspondant aux 1,5 milliard de dollars de l’emprunt obligataire.

Si, comme le dit le ministre de l’Economie, 400 milliards se trouveraient sur un compte à la BEAC, alors quelles ressources ont permis de financer le budget 2013 ? Selon quelles règles budgétaires le gouvernement a-t-il procédé pour soustraire ces 400 milliards du financement du budget auquel ils étaient destinés ? Le propos du ministre, plutôt que de rassurer l’opinion, est assez inquiétant et confirme le doute qui persiste quant au bon usage des deniers publics par ce pouvoir.

Des reporters d’« Echos du nord » viennent de faire le tour du Gabon des projets. Tout est arrêté sur le terrain. Le gouvernement, pour se défendre, indique qu’il lui fallait tout arrêter, le temps de diligenter un audit de la dépense publique. Cette raison justifie-t-elle, à votre avis, l’arrêt constaté de tous les chantiers ?

Il n’est de vérité que le temps ne révèle. Il vous souviendra que le pouvoir avait dit la même chose lorsque la presse avait constaté l’arrêt des travaux du projet de la « Marina du Port-Môle ». Où en sommes-nous aujourd’hui ? La responsabilité commande de reconnaître que la gouvernance du pays est calamiteuse et que la gestion des deniers publics relève plus d’une entreprise mafieuse, en tout cas à l’opposé de la gestion orthodoxe que l’on est en droit d’attendre des gouvernants, lorsqu’il s’agit de l’argent des contribuables.

Les chantiers sont à l’arrêt parce que les ressources pour assurer leur financement viennent à manquer et que les entreprises ne sont pas payées. Voilà la réalité. Via la holding familiale Delta Synergie, le président de la République tire un profit financier personnel dans la plupart des projets réalisés. Le plus inquiétant est que même la Banque mondiale finance des projets réalisés par des entreprises où Delta Synergie apparaît au capital.

L’exemple de la réalisation de la fibre optique confiée à Bouygues Energie et Services, entreprise dans laquelle Delta Synergie possède 4,5 % du capital. On n’entend pas l’Union nationale à ce sujet. Depuis sa création, le 10 février 2010, l’Union nationale n’a eu de cesse de dénoncer la gouvernance du pays au service et pour le profit d’un homme et de son clan. La holding que vous citez illustre à la caricature ce que nous disons. Nous sommes heureux de voir que nous sommes de plus en plus nombreux à le faire.

Selon nos sources, notamment l’audit de Delta Synergie réalisé en 2012 par un cabinet d’avocat parisien, cette collusion d’intérêts a empêché le projet FE II de se réaliser. Les banques approchées, qui étaient prêtes à mettre sur la table 120 milliards de FCFA pour réaliser ce projet, ayant refusé de le faire à cause de la présence de Delta Synergie dans le capital de la Compagnie de développement des énergies renouvelables (Coder) adjudicataire du projet. Qu’en pensez-vous ?

Je n’ai pas connaissance des détails de ce dossier et vous comprendrez la prudence qui doit être la mienne sur un sujet que je ne maîtrise pas. Mais, dans tous les cas, la collusion entre l’action publique et les intérêts particuliers des personnes qui ont en charge l’intérêt général est un délit dans notre pays. Et lorsque ces pratiques vont jusqu’à hypothéquer un projet appelé à donner un coup d’accélérateur au développement du pays, ça devient un crime.

Le premier président de la Cour des comptes vient de rendre au gouvernement son rapport sur l’exécution du budget 2013. Or, Jonathan Ignoumba, le premier questeur de l’Assemblée nationale, a indiqué que « depuis 2 ans l’Etat n’a plus de budget ». La Cour des comptes n’a-t-elle pas failli en ne tirant aucune conséquence de cette situation ? D’autant que la Constitution lui donne les moyens de sanctionner le gouvernement dans ce cas ?

Vous indiquez que le premier président de la Cour des comptes vient de rendre au gouvernement son rapport sur l’exécution du budget 2013. Mais vous auriez pu ajouter que ce rapport est parvenu au gouvernement alors que le projet de loi de règlement relative au budget 2013 avait été adopté en Conseil des ministres. Ce qui est a priori impensable dans un Etat de droit.

La Cour des comptes se comporte comme l’ensemble des institutions constitutionnelles de notre pays et cela est regrettable. Cette institution de contrôle de la gestion des finances publiques comporte en son sein des femmes et des hommes de qualité. Malheureusement, elle ne parvient pas à s’émanciper du pouvoir exécutif, et cela est dommageable pour le pays.

Le conseiller Afrique de François Hollande, Mme Hélène Le Gall, a indiqué à plusieurs reprises que l’opposition n’a pas de programme. Contrairement à Ali Bongo qui possède le PSGE. Ne peut-on pas lui donner raison car, en dehors des mesures que vous avez annoncées en février dernier, on cherche un peu en quoi consiste la vision économique de l’opposition ?

Je ne suis pas certain que cette responsable se soit exprimée en ces termes. L’Union nationale compte au nombre de ses membres fondateurs 6 candidats à l’élection présidentielle du 30 août 2009. Peut-on affirmer que ces candidats se sont présentés aux suffrages des Gabonais en 2009 sans projet, sans programme ? Pour ma part, bien que l’élection de 2009 fût anticipée, donc subite, j’ai proposé comment « être Gabonais autrement ».

De manière régulière, y compris lorsque le parti était injustement privé de sa capacité juridique, l’Union nationale s’est exprimée sur la désastreuse situation dans laquelle le pays était conduit et a toujours proposé des alternatives. Tenez-vous bien, d’ici peu, en tout cas bien avant la prochaine élection présidentielle, notre parti indiquera clairement sa vision économique, politique, sociale et culturelle. Le problème principal du Gabon est l’absence de démocratie et d’Etat de droit.

Tant que les femmes et les hommes qui ont en charge la conduite des affaires publiques ne seront pas désignés de manière démocratique, aucun projet, aucun programme ne pourra prospérer. Par ailleurs, il ne suffit pas de posséder un plan, encore faut-il avoir la capacité, la volonté et les moyens de sa mise en œuvre. Voilà pourquoi la priorité de l’Union nationale est de sortir le Gabon de la crise politique née du coup d’Etat électoral du 3 septembre 2009 qui a permis au pouvoir actuel de s’imposer aux Gabonais, malgré le choix qu’ils ont clairement exprimé dans les urnes le 30 août de la même année.

Dans cette optique, le toilettage de la Constitution, pour en extraire les scories antidémocratiques introduites au fil des ans, et surtout la réforme des dispositions électorales, pour obtenir une transparence électorale permettant des élections crédibles, ces deux choses sont à mes yeux essentielles, prioritaires.

Vous avez été gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), institution qui gère le franc CFA. La crise qui secoue la zone euro, à cause de l’endettement de la Grèce, est-elle de nature à impacter la zone CFA ? Si oui, dans quel sens et avec quelles conséquences ?

Attention ! Nous n’avons pas de convention monétaire avec la BCE (Banque centrale européenne), ni avec les Etats-membres de l’euro. Nous avons des conventions monétaires avec l’Etat français seul. Lorsque la France avait sa monnaie propre, le franc français, notre franc CFA avait une parité fixe avec cette monnaie. La France ayant adhéré à l’euro, sa monnaie est devenue l’euro, et tout naturellement, on a établi une parité fixe avec l’euro.

Ainsi donc, quand l’euro s’apprécie, le CFA s’apprécie aussi, avec les conséquences positives et négatives qui en découlent. Quand l’euro se déprécie (comme depuis un an environ), le CFA se déprécie également, avec les conséquences positives et négatives qui s’y rattachent. Sachez aussi que les Etats-membres de l’euro globalement et la France en particulier sont un partenaire économique important pour nous. Si des perturbations économiques graves et prolongées surviennent dans l’euro, ça finira par nous affecter par ricochet.

Nous les pays du franc CFA, nous devons donc être attentifs à ce qui se passe dans la zone euro. Toutefois, concernant le cas de la crise grecque, je voudrais vous inviter à relativiser votre propos. Il s’agit d’une crise économique et financière extrêmement grave pour la Grèce et ses conséquences sur la vie du peuple grec sont réelles. Mais la Grèce ne représente que 2 % de l’économie de la zone euro. Il n’y a donc pas à vraiment s’alarmer sur les effets collatéraux de cette crise, au niveau du Gabon.


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