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Discours à la nation

Que faut-il retenir des « ruptures » préconisées par Ali Bongo à la Nation gabonaise ?


Analyse
  • Que faut-il retenir des « ruptures » préconisées par Ali Bongo à la Nation gabonaise ? © 2018 D.R./Info241
Publié le 17 août 2018 à 10h34min

Le discours à la nation d’Ali Bongo à l’occasion du 58e anniversaire prononcé jeudi soir, ne se passe pas de commentaire. L’analyste politique et expert en sociologie des NTIC, Cyr Pavlov Moussa-Moussavou passe en revue pour Info241, le désir de rupture martélé hier par Ali Bongo. Non sans décrire un président de la république déconnecté des réalités du peuple et qui du fait de la misère générée par sa politique pourrait faire des gabonais impactés, les futurs candidats à l’immigration clandestine outre atlantique. Analyse.

Passons outre les pratiques d’usages, pour applaudir d’emblée la « beauté » du discours prononcé ce jeudi 16 août 2018 par l’actuel président de la République gabonaise, à l’occasion de la célébration des festivités du 17`août, date de l’accession du Gabon à la souveraineté internationale. Quel beau discours sur le papier !

Toutefois, ce qui intéresse l’analyste politique que nous sommes, au-delà de ces mots choisis avec précaution, c’est l’écart qui existe entre le discours politique ici mis en exergue et la réalité concrète, c’est-à-dire l’impact des différentes « ruptures » préconisées par le Chef de l’Etat, sur les conditions de vie du plus grand nombre.

Que comptons-nous ressortir de ce discours relativement long de 35 minutes ?

Un maître mot : La RUPTURE ! « Lorsque je me suis présenté devant vous en 2009 puis en 2016 pour assumer la responsabilité de la Présidence de la République, je vous ai fait part des ruptures qui me semblaient nécessaires pour garantir notre commun. » Les populations gabonaises ont à travers ces mots, eu la possibilité de savoir que M. Ali BONGO ONDIMBA reste en conformité avec son célèbre principe : « je dis ce que je fais, je fais ce que je dis ».

En effet, et bien qu’ayant pris le soin de mentionner ses modestes limites, le président de la république a surtout eu l’occasion de se servir lui-même cette fois-ci, en faisant l’apologie des bons qualitatifs et quantitatifs réalisé par le Gabon, sous son magistère : « ne faisons pas la fine bouche devant les avancées significatives que nous avons réalisées ces dernières années. »

La première rupture

« La première de ces ruptures est celle qui doit voir notre société et notre économie passer d’un modèle de rente et d’extraction à un modèle de production. » Et cette ambition ici préconisée par le premier citoyen gabonais constitue à n’en point douter, la clé qui seule ouvrira les portes de cette « Emergence du Gabon » dont l’horizon se rapproche de plus en plus.

Aussi sommes-nous tentés de soutenir qu’en lieu et place de « cet objectif de créer 10.000 par an sur une période de trois ans  » que s’est fixé le gouvernement gabonais, c’est plutôt 2025 qui est à portée de main !

En effet, si les chiffres ici mentionnés par rapport à la question de l’emploi sont plutôt élogieux, de nombreux gabonaises ont sans doute vite fait de remarquer l’absence de véritables signaux sur le terrain, dans un pays où le taux de chômage frappe plus de 30% des jeunes. La statistique se serait-elle associée à la démagogie dans son sens le plus mensonger ?

Autre fait. Il y a comme un air de déjà vue dans cette « première rupture ». Mobilisons pour s’en convaincre cette article titré : Gabon : Échec de de la diversification économique et publié le 24/08/2016 sur le site web de RFI/Afrique. L’auteur souligne en effet qu’ « en 2012, le président Ali BONGO lance son Plan Stratégique Gabon Émergent (PSGE). Il doit permettre d’atteindre émergence d’ici 2025, grâce notamment à la diversification de l’économie. »

Que dire de la zone économique de Nkok ? Pourquoi toujours se contenter de la reconnaissance internationale, et ce parfois, au mépris de l’opinion nationale ?
« Cette zone économique a d’ailleurs été primé comme l’un des meilleurs exemples africains d’industrialisation réalisés ces dernières années en Afrique ».

Faut-il nécessairement s’allier à ces compatriotes aux « idées populistes, irresponsables et dangereux » pour se rendre compte de la présence de nombreux chantiers qui sont soit abandonnés, soit des éléphants blancs ?

Au lieu donc de vanter les mérites d’une zone économique dont les réalisations visibles tardent à convaincre les usagers de l’axe PK12-Ntoum, le président de la République gagnerait à prendre en compte cette indication faite par l’actuel président de la Confédération patronale Gabonaise (CPG), dans un entretien accordé au journal en ligne Direct Infos Gabon : « Cette période compliquée doit nous faire prendre conscience que ce sont les entreprises qui créent la richesse, pas le gouvernement (....). Il faut donc donner au secteur privé toute sa place en prenant la peine de l’écouter, et en l’encourageant à créer d’avantage d’emplois par un Code du Travail plus flexible, l’épurement de la dette intérieure, une meilleure maîtrise de la parafiscalité et de l’informel, la sécurisation juridique de nos investissements, et de manière générale l’optimisation du Climat des Affaires, pas seulement pour gagner des points dans le Doing Business, mais aussi et surtout pour optimaliser la création des richesses par nos entreprises. » Ces conditions ici relevées par Alain Ba Oumar ont-elles été remplies ? Nous laissons à chacun le soin d’y répondre objectivement.

La seconde rupture

« Mes chers compatriotes, la seconde rupture que nous portons est celle de l’égalité des chances. »

En effet, le premier aspect que nous voulons une fois de plus relever est celui relatif à la constance de l’actuel Chef de l’Etat, à l’égard du principe selon lequel ce dernier prend toujours le soin de dire ce qu’il fait, et de faire ce qu’il dit. Et l’égalité des chances constitue sous divers aspects, l’essentiel de son programme politique, et pour lequel il avait été déclaré élu par les instances compétentes en matière d’élections au Gabon.

Allons-y point par point, en évoquant de prime abord la « nomination de jeunes cadres méritants à des positions de responsabilités. » En effet, si l’on se réjoui du renouvellement ou mieux, de l’entrée de nombreux jeunes au gouvernement par exemple, nous sommes tentés de soutenir avec une certaine frange de l’opinion publique, pour reprendre en chœur le refrain de cette « chanson » du célèbre humoriste Jean Miché KAKAN : « De qui sommes-t-on ?  »

En effet, égalité de chances semble de plus en plus se muer en une véritable reproduction sociale, lorsqu’on observe pour le déplorer que ce sont (à quelques exceptions près, les enfants de ceux qui étaient ou sont toujours aux affaires, qui occupent l’essentiel des postes de décision dans la haute administration. Ils sont connus de tous, nul besoin de mentionner leurs noms ici !

Évoluons dans notre propos, pour évoquer cette fois-ci le cas « de ces enfants qui comptent sur l’Ecole publique pour améliorer leurs conditions de vie et de leurs parents.  »

Citons une fois de plus Jean Miché KAKAN : « De qui se moque-t-on ? »

L’école publique gabonaise est depuis de nombreuses années dans un coma profond. Certains spécialistes ont même déjà annoncé sa « mort clinique » dans leurs différents écrits. Cette « École publique malade » ne produit plus de bons résultats, comme l’a d’ailleurs mentionné le chef de l’Etat.

Pourquoi donc avoir ignoré les recommandations contenues dans le rapport des états généraux de l’Education de 2010 ? Serait-il être « irresponsable et dangereux  » de préjuger en soutenant qu’il s’agit là de simples effets d’annonces ? Surtout lorsque nous avons été habitués aux mensonges les plus grotesques, à l’instar de celui portant legs d’une partie d’héritage de l’actuel chef de l’Etat, à la jeunesse gabonaise.

Abordons pour finir, l’aspect lié à la lutte contre la corruption. « Mes chers compatriotes (...), cette rupture n’est pas seulement l’accumulation des reformes, fussent-elles profitables. C’est surtout une révolution des pratiques : la bataille contre le gaspillage doit cesser, la lutte contre la corruption que je dois éradiquer, le combat contre la mauvaise gouvernance que j’entends stopper.  »

Rien de nouveau sous le ciel gabonais ! En effet, la corruption désigne selon les experts du Groupe de la Banque Mondiale, « le fait d’utiliser sa position de responsable d’un service public à son bénéfice personnel. » Elle se manifeste sous divers aspects, et au nombre desquels : les dessous de table, la fraude, le favoritisme, le détournement.

Et si la crise actuelle constitue le « parfait argument » pour justifier les énormes « éléphants blancs » observés çà et là, il convient de préciser par ailleurs, que le pays a joui d’une croissance à 6% en moyenne entre 2009 et 2014.

« De qui se moque-t-on ? » Où est passée toute cette manne financière enregistrée durant cette période citée supra ? Serait-il « dangereux et irresponsable » de soutenir que l’« opération mamba » relève de l’effet cosmétique ? On sacrifie quelques-uns pour protéger le plus grand nombre, dirait un penseur occidental.

Conclusion

Cette analyse se veut brève. Et c’est fort de ce critère que les lecteurs remarqueront que nous n’avons pas pris en compte tous les aspects contenus dans le discours ici querellé.

Concluons notre propos en citant le chef de l’Etat, Ali BONGO ONDIMBA, : « Mes chers compatriotes, la rupture pragmatique que j’appelle de mes veux, et qui ne pourra être menée sans votre appui résolu et déterminé, c’est une lutte qui oppose deux camps : d’un côté les privilégiés et actionnaires du statu quo, et de l’autre les partisans du progrès.  »

Les populations gabonaises ne sont plus seules désormais ; Elles ont été rejoint par un chef de l’Etat résolument déterminé à tourner ces sombres pages écrites par lui-même en premier depuis 2009, et qui sont pleines de « ratures », en termes de projets sociaux restés sans suite après leurs annonces.

Les populations gabonaises ne sont plus les seules à subir les affres du phénomène de la criminalité et du grand banditisme qui chaque jour endeuille de nombreuses familles. Le chef de l’Etat veillera à ce que la police fasse véritablement son travail, au lieu de se consacrer uniquement au racket des taximen et autres transporteurs urbains.

Tout cela n’est qu’ironie, nous dira-t-on, et à juste titre. Mais la plus grande ironie est celle d’un président de la République qui une fois de plus a donné le sentiment à ces chers compatriotes qu’il ne vit pas dans le même Gabon qu’eux. Un chef de l’Etat qui ignore les priorités de ceux dont il a la charge ; car non seulement les différentes mesures prises et autres actions entreprises tardent à montrer leurs efficacité sur leur terrain, car s’il y a bel et bien une chose concrète, c’est celle de nombreuses franges populaires abandonnées à eux-mêmes et victime d’une misère maternelle et financière qui finira par pousser de nombreux jeunes gabonais à faire le choix de l’aventure (au sens de l’immigration clandestine).


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