Corruption

Pratiques gouvernementales nouvelles au Gabon : le défi historique du « 2 Décembre »

Pratiques gouvernementales nouvelles au Gabon : le défi historique du  « 2 Décembre »
Pratiques gouvernementales nouvelles au Gabon : le défi historique du « 2 Décembre » © 2019 D.R./Info241
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Dans cette analyse politique que nous publions in extenso, le journaliste gabonais Jean Christian Kombila met en relief les récents développements de l’actualité politico-judiciaire marqué par l’arrestation de plusieurs membres du gouvernement pour corruption. Pour l’auteur, ces « affaires » montrent « la nécessité de promouvoir avant tout le renouvellement des pratiques managériales dans les ministères, ainsi que des mœurs politiques ». Une patate chaude entre les mains de l’actuel locataire du 2-Décembre, Julien Nkoghe Bekale. Lecture.

Le propos initial du Premier ministre, M. Julien Nkoghé-Békalé justifiant, lundi 2 décembre 2019, la recomposition spectaculaire de son Cabinet enfin débarrassé des « jeunes loups » aux dents longues issus de l’AJEV, à l’issue de l’audience à la présidence de la République, montre plus que jamais l’importance à donner au postulat républicain dans la structuration du gouvernement.

Ce postulat, véritable Pacte républicain, projette l’urgence d’une Refondation de l’État, articulée autour du chantier de la Modernisation de la vie politique. Celui-ci est de toute évidence à la fois titanesque et gigantesque. Ceux qui l’affirment font valoir un argument imparable. A savoir que depuis l’accession au pouvoir du Chef de l’Etat, M. Ali Bongo Ondimba en 2009, nul ne peut nier le volontarisme présidentiel à procéder durant cette décennie au renouvellement des élites dans l’appareil d’État, sinon même de la classe politique.

Dans le même temps, la succession des « Affaires » impliquant directement ces noviciats du pouvoir, cernés depuis lors par la Justice, au point d’être reconnus coupables de malversations financières dans l’exercice des charges publiques, souligne en revanche la nécessité de promouvoir avant tout le renouvellement des pratiques managériales dans les ministères, ainsi que des mœurs politiques. Les plus sceptiques, de plus en plus nombreux à cause des précarités galopantes, restent dubitatifs. Il n’empêche, le gouvernement a vocation à cultiver l’optimisme au sein de la société nonobstant l’acuité de la crise multiforme qui sévit.

Du coup, ce contexte inédit est une aubaine à saisir par l’Exécutif pour réaffirmer sans ambages l’autorité de l’Etat. Ce chamboulement singulier du gouvernement particulièrement marqué par la sortie de l’éphémère ministre du Suivi des Investissements, Brice Laccruche Alihanga, ancien directeur de cabinet du président de la République, et « homme fort » autoproclamé du palais du Bord de mer pendant la période de convalescence du chef de l’Etat, auquel des personnalités majeures du landerneau politique, et acteurs clés du système institutionnel ont fait allégeance, est également porteur de ce message essentiel.

En outre, ce nouveau Pacte républicain entend hisser le Patriotisme sur fond de compétence avérée et la Loyauté, devant le Militantisme tapageur et opportuniste, au premier rang des valeurs désormais exigibles à tout potentiel gouvernant. Ainsi, ce retour en force de l’Etat, détenteur du « monopole de la violence légitime » pour châtier les excès individualistes, est à saluer. Il s’agit d’un signal fort contre les tentations aux dérapages et abus de pouvoirs qui guettent de plus en plus ces néophytes en politique, prompts à la délation pour embrigader les fonctions, exacerber les postures radicales et l’exclusion arbitraire de réelles compétences contraintes au chômage.

Le temps n’est-il pas venu de les sortir de la liste « noire » et de les réhabiliter enfin ? L’Exécutif est tenu de résoudre cette double dimension de la sanction, négative et positive pour restaurer un climat politique paisible dans le pays. Mieux, ce chamboulement dans l’appareil d’État a le mérite de remettre de la cohérence au sein de l’Exécutif. Lequel est incarné à l’unisson par le Chef de l’Etat et le Chef du gouvernement. Jamais par le président de la République et son Directeur de cabinet, comme tentait de l’imposer la conception Ajevienne du pouvoir, avec son credo despotique « Qui boude, bouge ». Son « chef de clan » et ses ouailles, l’ont appris à leur dépens, et méditent sur leurs illusions perdues au gnouf.

Cette période de regain de lutte contre la Corruption, via les Opérations Mamba et Scorpion conduites par le Parquet, à l’initiative des plus hautes autorités de l’Etat traduisent aussi un volontarisme à pousser la réforme de la Justice. Le moins qu’on puisse dire en cette fin 2019 est qu’elle aura marqué les esprits, surtout ceux des détenteurs et prétendants aux charges publiques. Du moins, à l’aune de la célérité avec laquelle le Parquet a, sans surprise cueilli ces ex-ministres personnifiant le summum de l’irresponsabilité, Roger Owono Mba (Économie et Finances), Noël Mboumba (Pétrole, Mines et Hydro-carbures), Tony Ondo Mba (Énergie, Eau), au lendemain de leur débarquement du gouvernement, où ils se considéraient visiblement comme des indéboulonnables. L’enjeu : agir en toute indépendance sur ces dossiers de détournements des deniers publics chiffrés en milliards de francs.

Cela dit, étant acquis que ces détournements qui assèchent les comptes publics jettent une ombre de longue portée sur les nouvelles élites et discréditent en conséquence le métier de politique, l’heure a sonné pour l’Exécutif de questionner le rapport que ces gens sans stature incontestable peuvent objectivement entretenir avec les positions de pouvoir occupées, et donc avec l’Etat ? A ce propos, on note qu’issus des « écoles du capitalisme », ici comme en occident, ils ont de longue date servi tant bien que mal dans le secteur bancaire et privé. Leurs trajectoires professionnelles révèlent l’existence de lourdes casseroles, sinon d’un lourd passif, à BGFI ou à la Banque Gabonaise de Développement plongée dans la banqueroute, une très forte culture de l’affairisme, ainsi que le culte du profit. L’esprit de ces « écoles » est-il au fond adapté aux enjeux sociaux, voire environnementaux devenus sans cesse cruciaux ?

Ces interrogations se posent ouvertement à l’Éxécutif au regard de l’ampleur et de la cadence infernale des détournements opérés par ces Banquiers véreux habitués aux maniements abusifs des fonds de la clientèle. De fait, leur « culture maison » ne saurait constituer un avantage comparatif à la tête des départements ministériels. Car, « des types pour lesquels un Ministère est une Entreprise, dirigée sur un tableau Excel, la langue le global english, et le projet l’Enrichissement personnel rapide et illicite » sont loin d’incarner une Nouvelle ère de Responsabilité fondée sur la primauté du Droit.

Pis, leur principe cardinal : « on ne prête qu’aux riches ». Ces champions de cette forme d’apartheid qui ne dit pas son nom, aptes à exclure des pans entiers de la société à l’accès aux crédits, au nom de l’orthodoxie institutionnelle en vogue, peuvent-ils comprendre le bien fondé des nécessaires politiques de solidarité réclamées au sommet de l’Etat ? Cela explique sans doute en partie la lenteur coupable en matière de décaissements de lignes budgétaires en faveur de l’Éducation, de la Santé et des Routes et des Transports. Ce sont là, et pourtant, des gages à l’intégration républicaine.

En observant depuis une décennie au moins l’échec cuisant des « ambassadeurs » des institutions de financements des crédits et du Privé dans les fonctions d’Etat, il résulte que le « Profit coûte que coûte » ne fait guère bon ménage avec le sacerdoce que requiert la fonction ministérielle. En mal de structuration solide et d’éthique politique, les « Doumba’s boys » avant-hier, les « Accrombessi’s boys » hier, et les « BLA’s boys » aujourd’hui attestent, indiscutablement, que ces orfèvres en sophistication ahurissante de l’ingénierie financière, au service de constructions opaques ou illisibles, pour que leurs contrôles échappent à tous, sont inaptes à l’ambition noble du renouvellement des pratiques managériales et gouvernementales.

La gravité de l’heure est telle que la rupture s’impose dans le choix de ces élites inexpérimentées, arrogantes et aux allures d’arrivistes sans foi ni loi, évoluant comme dans un grand Monopoly où, pour acheter de plus en plus de maisons et d’hôtels, passent fatalement par la case prison. Au plus fort des développements divers autour de cette crise profonde, mettant en lumière l’incapacité des nouvelles élites à se hisser au niveau de leurs responsabilités respectives, le sentiment que le mal est plus profond devient grandissant.

Il y a bien longtemps que l’appel au changement de mentalités, autrement dit de logiciel, en pointant la Corruption comme un venin, avait été lancé par les Anciens. Lesquels ont pourtant laissé un credo bien plus sage comme bréviaire : « Gabon d’abord ». En fait, devant la crise des Valeurs manifeste, en définitive la crise de l’Homme au Gabon, le « 2 Décembre » se trouve au fond historiquement confronté à un défi permanent : réinventer le Patriotisme, en lui redonnant un réel contenu aussi bien technique, moral que spirituel, pour se départir des mauvaises habitudes. C’est du moins une étape indispensable si l’on veut éviter une accélération de cette dégringolade. Les précédents locataires du « 2 Décembre » s’y sont peut-être attelés. Mais sans toujours obtenir des résultats probants.

Pour sa part, Julien Nkoghé-Békalé, qui rappelle sans cesse à ses ministres que « notre nation a changé, nous devons changer avec lui » doit agir sans délai, en faisant montre d’imagination, dans cette matière à fort coefficient, tout en tenant la barque. Lui, en l’occurrence, a conscience des pressantes attentes en terme de rupture, partagées au sein de l’opinion et de la classe politique. A commencer par les rapports avec le Parlement, en se saisissant de l’actualité brûlante et redonner un véritable sens à la face parlementaire du régime politique.

Dans cette course contre la montre, en effet, c’est à l’Assemblée nationale qu’un débat si important, et qui engage l’avenir de l’Etat ainsi que de la Nation gabonaise, doit avoir lieu en toute liberté et transparence. Le rétablissement de la confiance vitale entre un peuple et son gouvernement en dépend. Son écho retentissant hâterait la remobilisation de la Majorité, pas seulement présidentielle, mais davantage de la Majorité des Patriotes soucieux de travailler pour l’essor du Gabon éternel.

Par Jean Christian Kombila, journaliste politique


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