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Polémique

Pourquoi la cuisante défaite de Taylor Mabika enflamme-t-elle autant la toile gabonaise ?


Analyse
  • Pourquoi la cuisante défaite de Taylor Mabika enflamme-t-elle autant la toile gabonaise ? © 2018 D.R./Info241
Publié le 30 août 2018 à 07h36min

Le champion gabonais de boxe professionnelle, Taylor Mabika, a été contraint samedi 25 août à Kinshasa à abandonner le combat qu’il livrait face à Junior Ilunga Makabu. Une défaite qui défraie la chronique en raison du passif ombragé du boxeur avec ses « fans » gabonais. Une polémique que tente de déminer pour les lecteurs d’Info241, Cyr Pavlov Moussa-Moussavou, analyste politique et sociologue. Lecture.

Débutons notre propos en reprenant ces questions contenues dans ce commentaire posté sur le groupe Facebook dénommé Faits Divers Gaboma (Officiel) par un certain Yvon : « Je ne comprend pas les gabonais. Donc vous êtes contents de la défaite de Taylor Mabika ? J’ai peur de cet état d’esprit qui nous habite en ce moment. Qu’est ce qui nous arrive dans ce pays ? Sommes-nous encore normaux ? Même ceux qui n’ont pas regardé le match s’adonnent à cœur joie. Où est passé notre patriotisme ? ».

En effet, le patriotisme ici mis en exergue et recherché par ce socionaute visiblement indigné, désigne un attachement sentimental à sa patrie se manifestant par la volonté de la défendre et de la promouvoir. Il s’agit du dévouement manifesté par un individu envers le pays qu’il reconnaît comme étant sa patrie ; et que nous retrouvons pour le cadre du Gabon dans ce leitmotiv cher au feu président Léon MBA : « GABON D’ABORD ».

Nous devons donc en tant que citoyens gabonais « privilégier les relations de solidarité et de fraternité entre les Gabonais et au-delà les gabonais d’adoption. » , au lieu de nous réjouir du « malheur » d’un de nos compatriotes, comme l’ont ouvertement fait de nombreux socionautes sur Facebook et autres réseaux sociaux en ligne, quelques heures après l’annonce de la défaite enregistrée par le boxeur Taylor Mabika ce samedi 25 août 2018 à Kinshasa.

L’ambition qui fonde cet article réside donc dans le fait de ressortir les logiques ou les déterminants sociaux qui pourraient éclairer l’opinion nationale et internationale, en répondant à ces questions que se posent de nombreux internautes face à ce « manque d’amour pour la patrie gabonaise », et qui s’est récemment manifesté à travers le « lynchage » dont à été victime cette « panthère » qui pourtant, a jusqu’ici, écrit l’une les plus belles pages récentes de la boxe gabonaise, en s’offrant le prestigieux titre de champion WBC (World Boxing Council) dans la catégorie lourd-léger.

« Un boxeur qui ne gagne que chez lui, au Gabon »

« Champion moutouki » ; «  fake boxer » etc, c’est en ces termes que nombreux socionautes ont, entre autres qualificatifs dévalorisants, décrit Taylor Mabika ces derniers jours sur les réseaux sociaux : «  le Gabon n’est pas une référence en matière de noble art. Des combats organisés à Libreville qui ressemble à une extorsion d’argent dans les caisses de l’Etat. Taylor Mabika, je n’y ai jamais cru », a avancé un autre socionaute.

Si ce boxeur est aujourd’hui doté d’un palmarès des plus élogieux, il reste qu’une importante frange de l’opinion demeure septique quant à sa capacité à remporter des combats organisés hors du Gabon. Convoquons ces différents posts et autres commentaires pour davantage illustrer ce sentiment exprimé par ces « gabonais qui critiquent » : « Je vous avais bien dit que ce mec ne gagne les combats qu’au Gabon. Un vrai charlatan ! »

Poursuivons en évoquant ce post de S.M : « Voici le vrai niveau de votre champion. C’est pas bastonner les pauvres boulangers ici à Libreville. On t’a mis a ta place au Congo...MDR ». Fermons cet aspect en ressortant ce post publié par l’un des modérateurs du célèbre groupe de discussion Infos Kinguelé : « Taylor Mabika battu en République démocratique du Congo par abandon au 5e round. C’est vraiment la triche, car notre champion n’a jamais perdu aucun combat à Libreville. Courage champion, ça va aller !  »

Ainsi donc, cette défaite enregistrée par le boxeur gabonais le 25 août dernier à l’extérieur du pays a non seulement donné l’occasion à ses « détracteurs » de mourir de rire (MDR), mais aussi et surtout de confirmer l’hypothèse de « tricherie ». Ce combat était donc censé mettre un terme aux nombreux doutes que nourrissent certains gabonais au sujet de ces victoires essentiellement remportées à domicile par Taylor Mabika, et dont certains combats ont par exemple été organisés par des structures spécialisées dans l’entertainment, et soupçonnées d’être gérées par des proches de l’élite du pouvoir actuel. C’est le cas de YOKA COM’EVENT, cette structure qui pour mémoire avait été mise sur la sellette par la CAB en 2017, car accusé d’avoir «  organisé un combat en violation de l’article 6, alinéa 3 des statuts de la Confédération africaine de boxe et l’Association internationale de boxe amateur »

Des combats organisés et truqués par des proches de « l’élite du pouvoir »

Le sociologue américain C. Wright MILLS définit « l’élite du pouvoir » comme la combinaison des sphères politiques, économiques et militaires. Il s’agit d’une minorité dirigeante dont les membres sont liés par des alliances multiformes, à l’instar des mariages consentis entre les fils et filles de ces « riches » qui fréquentent les mêmes clubs ou réseaux.

Et pour le commun des gabonais, cette élite serait à travers l’un de ses réseaux (la structure YOKA COM’EVENT) le marionnettiste qui tire les ficelles pour faciliter « à coup de billet de banque » les victoires enregistrées par Taylor Mabika à domicile : «  (...) Dans un commentaire sur Talents d’Afrique ( Canal +), j’avais dit que les combats sponsorisés par la structure YOKA COM’EVENT et remportés par Taylor Mabika étaient tous truqués... »

L’association ostentatoire opérée dans l’imagerie populaire entre la structure YOKA COM’EVENTS et certains tenants du pouvoir politique relance ici le débat sur les « relations complexes » qu’entretiennent le sport et la politique au Gabon, dans un contexte où la légitimité électorale de l’actuel chef de l’Etat est par exemple remise en question de façon quasi-quotidienne : « cette fois-ci le combat n’a pas eu lieu au Gabon où on sait comment ça se passe « 99,93% !!! MDR » ; « Il a déposé un recours à la Cour constitutionnelle, Ya Mado va donner le verdict mardi à 20h.... MDR !!!! »

La supercherie ou mieux la fraude aurait enfin été mise à nue, car les combats mettant en scène Taylor Mabika ont des enjeux politiques, et au nombre desquels le
retour en popularité de certaines élites du pouvoir actuel. Quid de la prépondérance des propos aux relents xénophobes observés sur de nombreux posts et autres commentaires ?

Un boxeur à la nationalité douteuse

« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline ». S’il y a un sportif qui a sûrement médité et mesuré toute la portée de cette célèbre citation de J.F Kennedy, c’est bel et bien Taylor Mabika. Celui qui en plus d’avoir perdu un combat de boxe, s’est vu retirer son droit d’appartenance à la nation gabonaise, sur les réseaux sociaux comme l’indique ces commentaires : « Derrière l’intervention de certains se lit une posture extrêmement xénophobe à peine voilée.. ». Ou encore : « Quand il gagnait ses combats il était gabonais. Mais après la défaite à Kinshasa, il n’est plus gabonais. Comment expliquez-vous cela ? »

En effet, certains socionautes ont très vite fait d’invoquer les vieux démons de la haine contre « l’autre étranger », au lieu d’être fair-play, ainsi que le recommande les lois du Sport : « Un petit congolais a commencé par te montrer que tout tes combats sont truqués. On te montrera ensuite que MABIKA n’est pas ton nom et que tu n’est pas gabonais. » ; « Un Camerounais va boire les coups au Congo, il fuit au point de se retrouver à l’hôpital, et après on vient nous dire que c’est un Gaboma ! » ; « Son véritable nom est MABIK. De la tribu Bassa d’Esseka au Cameroun » ; « Il s’appelle TONKAM Thierry. »

Ces propos nous emmènent à retranscrire ces commentaires teintés d’indignation au regard de ces comportements « rétrogrades » pour le moins, et à travers lesquels de nombreuses personnes se sont illustrées ces derniers jours, pour tourner froidement à un compatriote dont le seul crime a été de perdre un match de boxe, comme l’on pourtant fait des plus grands, à l’instar de Mike TYSON et la Mohammed ALI : « Mentalité des Gabonais. Et comme nous sommes une ancienne colonie française, voici l’exemple. » ; « Dommage, dommage ! Ça nous rapporte quoi d’épiloguer sur la nationalité de Taylor ? Ce que je regrette c’est que cela se fasse après une défaite, et par les mêmes personnes qui jubilaient au moment où il était plus conquérant. » ; « C’est déjà là-bas ? Pourquoi ne pas comprendre la boxe est un sport ? On ne gagne pas toujours. Mike Tyson a perdu des combats. Ce n’est pas pour autant que ses victoires et sa nationalité ont été remises en question. Lorsque vous voyez certains pays Européens, la plupart de leurs champions sont-ils des autochtones ?  »

Que retenir ?

Reconnaissons avec le sociologue Adiela BOUSSOUGOU KASSA qui, en parlant du discours nationalitaire en Afrique centrale, soutient qu’ « « en dépit de la fixation des symbolismes de tout genre, notamment les devises, les hymnes nationales, entre autres, l’esprit patriotique semble encore bien loin de ces jeunes Etats. » C’est un fait.

Mais réduire l’esprit patriotique à sa seule dimension politique est sans doute l’une des plus grandes erreurs que commettent certains analystes et autres observateurs des actualités africaines. D’où la nécessité de penser cet état d’esprit au-delà des symbolismes politiques, en insistant sur le respect des droits économiques et sociaux du plus grand nombre.

Or, pour ce qui concerne le Gabon, il nous été donné d’observer avec Paulette OYANE ONDO que les richesses de ce pays « ne profitent qu’à une petite caste qui revendique pour elle-même et pour ses proches, un droit illimité à l’inégalité, le droit de capter, de s’approprier, de s’accaparer, de spolier, de confisquer à leur avantage exclusif, l’ensemble des richesses qui y sont créées pour tous, jusqu’à dépouiller complètement toute la société et l’Etat avec lequel ils se confondent aisément. »

Comment dire donc avec fierté que « je suis gabonais », lorsque je ne bénéficie d’aucune protection sociale dans mon propre pays ?

En effet, la pauvreté dans laquelle vivent de franges importantes des populations gabonaises n’est pas une fatalité. Les responsables sont connus de tous, et en premier cette élite du pouvoir qui gère l’Etat en accordant le primat à des logiques antirépublicaines, telles que la corruption financière, le clientélisme, le tribalisme, etc.

Quiconque s’associe à cette élite s’expose d’emblée à la vindicte populaire, dans un pays où la prise de parole est grâce aux réseaux sociaux, la richesse la mieux partagée : « essayez de faire la différence entre MABIKA la personne et MABIKA le boxeur. On ne critique ni ne déteste la personne, on critique le boxeur et ses combats qui ne sont pas de qualité et qui jouissent d’une communication plus politique que sportive... »

Le lynchage dont est actuellement victime Taylor MABIKA sur les réseaux sociaux est donc, loin de cette xénophobie apparente, à rechercher dans la proximité soupçonnée entre ce sportif et la présidence de la République gabonaise.

En effet, les gabonais ont peut-être pardonnés, mais non pas oublié pour autant le « déni de démocratie » à travers lequel se sont illustrés les élites du pouvoir actuel en 2016. Et même-ci les élections présidentielles survenus cette année sont loin derrière nous, il se trouve malheureusement que les fantômes de ce qui a pour beaucoup constituée une « sombre expérience », hantent encore les esprits.

Par Cyr Pavlov MOUSSA-MOUSSAVOU, analyste politique et sociologue


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