Portrait

Pierre-Louis Agondjo-Okawe, premier avocat noir du Gabon et politicien intègre

Pierre-Louis Agondjo-Okawe, premier avocat noir du Gabon et politicien intègre
Pierre-Louis Agondjo-Okawe, premier avocat noir du Gabon et politicien intègre © 2020 D.R./Info241

Le jeudi 27 août 2020 marquait le 15ème anniversaire de la disparition de l’avocat gabonais Pierre-Louis Agondjo-Okawe (1936-2005). Occasion pour la rédaction d’Info241 de retracer la vie de ce monument indéniable de la justice et de la politique gabonaise mais aussi le fervent défenseur des droits humains et un opposant farouche aux politiques mises en place par les feux présidents Léon Mba et Omar Bongo.

C’est au village Awouta, situé dans la région côtière du Fernan-Vaz, qu’Anina Germaine donne naissance à Pierre-Louis Agondjo-Okawe le 30 décembre 1936 dans la province de l’Ogooué-Maritime. Agondjo signifie en langue Myène « l’enfant des plantes médicinales ». Enceinte d’un mois, sa maman avait à cœur de donner vie à cet enfant car elle avait déjà perdu des fils et mêmes des jumeaux. Elle prit alors la décision de se faire traiter chez une guérisseuse traditionnelle, une sorte de tradi-gynécologue.

Pierre-Louis Agondjo-Okawe

Elle quitta alors son village pour celui d’Awuta où vivait la fameuse dame. Agondjo Okawe ne rencontra son père qu’à l’âge de 14 ans. Après qu’elle divorça avec son père, dame Anina Germaine épousa Charles Ping, un immigré chinois venu faire fortune au Gabon en tant qu’exploitant forestier. C’est de cette union que naîtra le demi-frère cadet de Pierre-Louis Agondjo-Okawe, Jean Ping Okoka. Il est aussi le frère aîné de l’opposant Joseph Issani Rendjambé, assassiné en 1990. Son adversaire de toujours, Omar Bongo, est né un an avant lui à la même date soit le 30 décembre 1935.

Parcours scolaire et militantisme

En 1946, c’est son oncle, Jean Rémy Ayouné qui décida de l’envoyer à l’école de la mission catholique romaine Saint-Anne du Fernan-vaz. C’est de là, alors qu’il n’était qu’un jeune garçon, qu’il fut le témoin d’une attaque d’un garde colonial africain sur une femme de son village, ce qui lui déplu fortement et réveilla en lui, cet esprit de protection à l’endroit des plus faibles.

En 1958, il fait partie de la jeune classe estudiantine gabonaise qui mène campagne pour que les populations puissent voter le « non » lors du référendum d’autonomisation de 1958 proposé par le général De Gaulle. Il est accompagné de son frère Joseph Issani Redjambé et de René Souzatte. Agondjo Okawe milite au sein de plusieurs syndicats et partis clandestins sous Léon Mba à l’instar du Mouvement gabonais d’action populaire (MGAP), puis il rejoint le Parti gabonais du travail (PGT).

Lorsqu’il arrive en France en 1959 pour y étudier le droit à la faculté de Lille, Pierre-Louis Agondjo-Okawe est déjà un fin connaisseur du combat politique, fort de son expérience syndicale à travers les associations gabonaises dans lesquelles il se distingue clairement avec un discours limpide et acerbe. Après une conférence au Gabon portant sur les mariages mixtes, qu’il publie en 1961 en France dans le journal L’étudiant du Gabon, il réveille le courroux du gouvernement de Libreville qui suspend sa bourse d’études.

Il fut le fascinant secrétaire général de la puissante Fédération des étudiants d’Afrique noire francophone (FEANF), puis le trésorier de l’Association générale des étudiants du Gabon (AGEG). Il faut dire que Agondjo était un étudiant exceptionnel aux qualités cognitives impressionnantes et avec une aisance turlupinante dans sa capacité à s’exprimer. Il décide alors de fouler aux pieds le comportement des dirigeants gabonais en envoyant à la représentation diplomatique du Gabon en France, des documents relatifs à la distinction qu’il avait reçu à la faculté de droit de Lille : une médaille d’honneur qu’arbore le meilleur apprenant de l’université.

Les autorités décident alors de rétablir l’envoi de sa bourse d’études mais en le sommant de présenter ses remerciements au président Léon Mba. Il décline alors l’offre n’étant pas friand des injonctions et bis repetita, sa bourse sera de nouveau suspendue. Mais Agondjo n’en avait cure, il avait décroché un emploi dans un établissement situé à proximité de Lille, il y travaillait comme surveillant. Il avait aussi bénéficié d’un emprunt d’honneur d’un établissement bancaire.

Horripilé par le mépris qu’il porte pour les autorités gabonaises, Léon Mba ordonne son arrestation et envoie la police gabonaise le capturer dans l’Hexagone. Informé à temps, Agondjo Okawe demande l’asile politique dans les ambassades de Guinée et du Ghana. Mais celles-ci ne sont pas favorables à une telle procédure. Il se voit dans l’obligation d’expliquer sa situation aux membres de la FEANF pour qu’ils lui viennent en aide. La rencontre a lieu dans la capitale française et ils décident de lui remettre la somme de 10 000 francs français.

Il est hébergé en tapinois chez un consanguin à Paris durant trois semaines. Par la suite, il quitte la France pour se réfugier en Suisse. N’eût été l’intervention du doyen de la faculté de droit de Lille qui informa De Gaule de cette honteuse situation à l’encontre d’un de ses meilleurs étudiants, le destin de Agondjo Okawe aurait pu être bien différent. De retour à Lille en 1967, il valide ses troisièmes cycles en histoire avec mention très bien et en droit privé. Il gagne la même année, le concours du barreau pour devenir avocat et devient par la même occasion, le pionnier des avocats gabonais et le premier avocat noir du Gabon.

Il a d’abord été professeur-assistant en anthropologie juridique dans la prestigieuse université de Paris (actuelle faculté des lettres de Sorbonne Université à la suite de sa fusion le 1er janvier 2018 avec l’Université Pierre-et-Marie-Curie), puis professeur à Brazzaville en 1968. Il devient professeur au sein de la faculté de droit et de sciences économiques en 1970 à l’Université nationale du Gabon devenue plus tard l’Université Omar Bongo (UOB). Il en devient le doyen en 1976.

Carrière d’avocat

Il y a lieu de préciser qu’au Gabon, seuls les Européens occupaient la considérable et respectueuse fonction de bâtonnier. Mais Pierre-Louis Agondjo-Okawe est le premier autochtone du pays à être élu bâtonnier de l’ordre des avocats gabonais en 1976. En devenant l’un des premiers africains à diriger le barreau de son pays, il devient de facto l’un des plus respectés et respectables hommes de loi à travers l’Afrique. C’est fort de cela qu’il se fera désormais appeler maître Agondjo, qualification inédite à l’époque pour un noir africain.

Il occupera cette prestigieuse fonction jusqu’en 1984. Me Agondjo se mue en défenseur acharné des libertés individuelles comme la liberté d’associations politiques ou de manifestations au Gabon et en Afrique, appelant au strict respect des droits de l’homme que doivent faire montre les chefs d’Etats africains et leurs gouvernements. Avocat à la portée internationale, en 1992, il défend l’ex président de Cote d’Ivoire, Laurent Gbagbo. A Bangui, il a aussi plaidé en faveur de l’ex Premier ministre centrafricain, Abel Goumba.

Il est l’un des principaux instigateurs de l’élaboration de la « Charte Africaine des droits de l’Homme et des peuples » dont l’adoption s’est faite dans la capitale kényane, le 27 juin 1987. Aussi, il n’a pas froid aux yeux pour s’engager dans des procès d’ordre politique. C’est lui qui a assuré la défense de la veuve de Germain Mba afin que le régime d’Omar Bongo soit rendu responsable de l’élimination physique de l’époux de cette dernière. Me Agondjo venait à peine de regagner le pays, c’était en 1971.

Au Gabon, le doyen du barreau est un avocat corse, Me Vannoni. C’est ce dernier qui se propose d’embaucher dans son cabinet Me Agondjo qui se trouvait encore en France. Au début, il lui propose une rémunération de 150 000 francs mais une fois arrivé au pays, Me Vannoni n’honore pas sa parole. Me Agondjo se lance alors en quête d’emploi dans un autre cabinet de la place, sans succès.

La chance lui sourit peu après quand, Me Julien se propose de lui donner une occasion d’exercer. Me Vannoni deviendra un réel obstacle dans l’ascension de Me Agondjo. Il ne cessera de le vilipender auprès d’Omar Bongo car étant le premier avocat originaire du pays, il était plébiscité par la majorité de la population qui bravait des distances pour venir le voir soumettre ses plaidoiries. Il faut souligner que beaucoup d’avocats blancs étaient très jaloux de Me Agondjo et voyaient d’un mauvais œil sa présence dans les tribunaux de la place.

Péripéties d’un homme politique intègre et fidèle en politique

Le procès accusatoire, tant sur les méthodes barbares militaires que policières, dont Me Agondjo plaide en 1971 dévoile les dessous de la prédation gouvernementale qui ont conduit à la disparition au début de l’année 1970, de l’opposant Germain Mba. Ulcéré par le plaidoyer de Me Agondjo dénigrant la notoriété et couvrant d’opprobre les autorités locales, Omar Bongo décide de l’envoyer l’année d’après, en 1972, derrière les barreaux. Me Agondjo est arrêté et condamné à huit ans de travaux forcés. Mais au bout de quatre années d’incarcération, il est libéré en 1976 et poursuit son opposition au régime bongo et crée le Parti gabonais du progrès (PGP) en mars 1990 qui se réclame de la gauche et prône ainsi une idéologie socialiste.

Les séquelles physiques de ces quatre ans de privation de libertés n’ont jamais vraiment disparu. Par ailleurs, le processus de démocratisation en Afrique préconisée et voulue par le président français de l’époque François Mitterrand, lors du discours de la Baule, a poussé bon nombre de dirigeants totalitaires à se résoudre à accepter la diversité politique avec l’instauration du multipartisme par le biais des conférences nationales. Celle du Gabon débute le 23 mars 1990 et s’achève le 19 avril de la même année. C’est dans ce contexte que le PGP voit le jour et était constitué comme suit : Pierre-Louis Agondjo-Okawe en était le président, Marc Saturnin Nnang Nguéma était le vice-président et le secrétariat général était occupé par Joseph Rendjambé.

En mai 1990, Joseph Issani Rendjambé est assassiné nuitamment dans une chambre de l’hôtel Dowé qui sera incendié par les manifestants de l’opposition en furie contre ce qu’ils qualifient de « crime de trop du régime Bongo ». L’annonce de la mort de Rendjambé provoque une déflagration inimaginable dans les deux principales villes du pays : incendies et pillages sont au rendez-vous. Le vendredi 25 mai 1990, le quotidien d’informations L’Union faisait état de 17 blessés et de 2 morts notamment un policier touché par une balle perdue et un commerçant d’origine malienne qui tentait de protéger sa marchandise au camp pétrolier de Gamba, ville située dans le sud du pays mais géopolitiquement rattachée à la province de l’Ogooué-Maritime.

Aussi, L’union informait qu’à Port-Gentil, les otages qui étaient au nombre de 10 (7 français travaillant pour ELF-Gabon, un gabonais, un britannique et un employé de Shell Gabon, lui aussi de nationalité française) avaient été tous libérés jeudi après-midi. Le consul de France avait été retenu en otage pendant de nombreuses heures mais avait été libéré par la suite. Les biens du président ou de ses proches ont été saccagés, certains bâtiments administratifs ont été mis à sac comme la prison centrale de Libreville où les détenus se sont tous évadés. Le régime est une nouvelle fois remontée contre Me Agondjo et compte le faire taire par tous les moyens car c’est lui qui cristallise toute l’attention des manifestants et qui est par conséquent, le maître-penseur de l’opposition.

Après les violences de 1990, l’heure est aux querelles et aux comportements éhontés digne de véritables pièces de théâtre et de mésaventures loufoques. Regroupés sur une terrasse, des hommes armés de fusils de chasse montent la garde au domicile de Me Agondjo. Une fouille minutieuse est faite aux visiteurs car les menaces de mort qui pèsent sur lui sont encore d’actualité même s’il n’est plus aussi virulent qu’autrefois. C’est la communauté Myènè qui est visée car selon les autorités, elle constitue l’origine des troubles et le gros des troupes de Me Agondjo.

Cette chasse aux sorcières s’illustre par l’arrestation de Augustin Boumah, président de l’Assemblée nationale, qui disparaît mystérieusement le 29 mai 1990 après avoir quitté son bureau. Il confiera plus tard « le 29 mai après avoir quitté mon bureau, je constate que des militaires conduits par un général ont pénétré dans ma propriété. J’ai pensé qu’il s’agissait d’un coup d’état mais j’ai décidé de me soustraire à une arrestation. D’autant que des rumeurs circulaient selon lesquelles des listes avaient déjà été établies pour l’élimination physiques de certains hauts responsables de la communauté Myènè ».

Par ailleurs Me Agondjo reconnaît avoir eu des séances de négociations, orchestrées par l’ambassadeur de France Louis Dominici, en terrain neutre avec une délégation gouvernementale composée de deux ministres et une autre militaire représentée par deux généraux. Pour sa part, il ne souhaitait pas entrer au gouvernement car il préférait s’occuper de l’implantation du parti créé seulement le 10 mars en vue des élections législative de 1990 et présidentielle de 1993.

Mais il ne démentit pas que certains de ses proches pourraient accepter des postes ministériels. Bien après, Pierre-Louis Agondjo-Okawe fut un artisan important dans le processus baptisé « la paix des braves » en 1994 pour apaiser les tensions provoquées par la disparition sordide de Rendjambé en 1990.

Pierre-Louis Agondjo-Okawe est candidat aux élections présidentielles de 1993 sous la bannière de sa formation politique et arrive fallacieusement troisième lors de ce scrutin, étant battu à plate couture par Omar Bongo dans son pré-carré électoral de Port-Gentil. Cet exploit utopique jette des suspicions graves sur cette élection. les discordes sont à leur paroxysme, l’opposition dont fait partie Me Agondjo crée un gouvernement parallèle, le Haut conseil de résistance (HCR). Fin 1994, Me Agondjo refuse à nouveau une proposition de poste dans le gouvernement après qu’un accord politique historique ait été signé à Paris pour une désescalade des tensions.

Lors de la présidentielle de 1998, il n’est plus candidat mais se range aux côtés du leader charismatique et radical Pierre Mamboundou. Entre 2000 et 2003, il devient le locataire de l’hôtel de ville de Port-Gentil après qu’une brouille entre différents membres du PGP ait éclaté. Il faut dire que c’est Marie Augustine Houangni-Ambourouet qui était d’abord édile de la ville depuis 1997 jusqu’en 2000 au compte du PGP, mais des dissensions internes au parti ont provoqué l’exclusion de cette dernière et l’organisation d’un nouveau conseil municipal pour élire le nouveau maire. C’est ainsi que Me Agonjo s’est vu confié la gestion de la commune de Port-Gentil. Mais bien avant qu’il n’accède à cette fonction, il avait à de nombreuses reprises été élu comme député et en était encore un au moment de son accession à la magistrature suprême de la commune de Port-Gentil.

Disparition

Sexagénaire révolu, l’homme se faisait rare. Sa dernière apparition publique date du 17 août 2005 à l’occasion de la fête nationale du Gabon au côté de son challenger politique de toujours, Omar Bongo. Dix jours après, Pierre-Louis Agondjo-Okawe est victime d’un malaise. Il est transporté urgemment dans une établissement sanitaire privé de la capitale. Malheureusement, il y décède le samedi 27 août 2005 à l’âge de 69 ans.

Alors qu’il était en séjour privé au Maroc, Omar Bongo salua la mémoire de ce remarquable fils de la nation gabonaise qui fut farouchement aux antipodes de ses agissements politiques infectes et autoritaires. Il affirma à nos confrères de L’Union que « la disparition de Me Agondjo constitue une grande perte pour l’ensemble de la classe politique gabonaise, au sein de laquelle il a su occuper pendant plusieurs décennies une place importante. Figure emblématique, homme de conviction fortement attaché à ses principes, Me Agondjo a su aussi apparaître comme un homme d’Etat ouvert au dialogue chaque fois que l’intérêt supérieur de la nation l’imposait ». Me Agondjo laissa derrière lui une veuve, Joséphine Agondjo-Okawe et 11 enfants.


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