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Débat

Les « vérités » de Laccruche Alihanga discutées par Noël Boundzanga


Analyse
  • Les « vérités » de Laccruche Alihanga discutées par Noël Boundzanga © 2018 D.R./Info241
Publié le 19 juin 2018 à 17h10min

L’universitaire et écrivain Noël Bertrand Boundzanga décrypte pour Info241 l’interview accordée cette semaine par le directeur de cabinet présidentiel d’Ali Bongo à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Une interview dans laquelle Bruce Laccruche propose sa lecture de l’actualité politique nationale et les vérités du pouvoir. « Je me suis indigné des vérités révélées de M. Brice Laccruche Alihanga en les rappelant, pour que nul n’en ignore, comme on aime à dire », a déclaré d’entrée l’universitaire gabonais. Analyse.

Laccruche Alihanga : « Jean Ping s’arcboute sur ses positions, mais il est isolé. Tout le monde est passé à autre chose »

Noël B. Boundzanga : Il est certain que le palais vous prête beaucoup de lucidité, mais là l’homme en manque quand même. Qui est ce « tout le monde » qui serait passé à autre chose ? Si c’était le cas, il n’y aurait pas d’intrusion à l’ambassade du Gabon en France ; il n’y aurait plus de prisonniers politiques. Je pense notamment à Bertrand Zibi, Frédéric Massavala, Pascal Oyougou, Hervé Mombo Kinga et Landry Amiang Washington ; il n’y aurait pas d’exilés gabonais en France, je pense par exemple à Désiré Ename, fuyant la terreur ambiante qui sévit dans leur pays. Il n’y aurait plus de journalistes et des syndicalistes persécutés !
Et ce n’est certainement pas parce que le peuple est muselé au Gabon, qu’il est passé à autre chose.

Nous sommes nombreux à parler au nom du peuple, mais je pense que le peuple n’est pas passé à autre chose. De même, la participation de l’opposition aux prochaines législatives est une opération où tous les participants se croient gagnants. Les opposants estiment notamment qu’il ne faut pas casser la dynamique de l’élection présidentielle de 2016 plutôt favorable à Jean Ping. Qu’il y ait des fissures, il est facile de le constater, mais que Ping soit isolé et que tout le monde soit passé à autre chose, c’est s’aveugler devant l’impasse politique qui verrouille toute possibilité de cohésion nationale.

Il est vrai que quand on s’appelle Laccruche, on est probablement plus prompt à faire la politique de l’autruche ! Les opposants ayant cédé à travailler dans ce gouvernement n’emportent guère l’âme du peuple. Et il n’est pas certain que même si Ping signait une alliance avec Ali Bongo, le peuple le suivrait. Le peuple a besoin d’alternance et d’un souffle nouveau. C’est une évidence qui ne souffre d’aucune contestation. Laccruche le sait parce qu’il a toutes ses capacités pour le savoir.

Laccrucche Alihanga : « Nous avons d’importantes réformes à mettre en œuvre, notamment vis-à-vis d’une fonction publique trop importante et d’une masse salariale hypertrophiée », plutôt hypertrophiant !

Noël B. Boundzanga : On va donc dégraisser le mammouth ! Mais quelques questions : la fonction publique ne recrute plus, la politique économique mise en place par le PSGE, le Pacte social pour l’émergence, le Plan de relance économique, détruit plus d’emplois qu’il n’en crée. Or chaque année, les universités et les écoles supérieures déversent sur le marché de l’emploi des milliers de diplômés.

Ils sont notre préoccupation à tous ! Où vont-ils aller travailler ? Doivent-ils quitter le Gabon ? Aller errer en Méditerranée dans l’Aquarius par exemple ? Ok, les émergents diront qu’il faut l’auto-emploi. Est-ce dans l’agriculture vivrière ou les activités commerciales ? Si c’est le dernier cas, les clients sortiront d’où puisque ce sont des travailleurs ayant un pouvoir d’achat qui seront les clients de ceux-là ? Le problème de la Fonction publique ne se trouve pas dans sa superficie, fût-elle conceptuelle, mais dans l’idée du rôle de l’Etat et de la vision du monde qui détermine nos choix.

Ainsi, Laccruche et les zélateurs du libéralisme devraient mener leur réflexion sur les conditions de possibilité du plein-emploi au Gabon, non sur comment envoyer des Gabonais au chômage. On mène là des réflexions à l’envers, se promenant sur des plateaux de télévision pour vendre un libéralisme doctrinaire qui ne répond guère aux problématiques de notre société sur des sujets aussi épineux. Le travail est un bien à partager, non un trésor à garder jalousement pour soi et contre les autres.

Et lorsqu’on est en responsabilité dans un pays comptant si peu d’habitants et une si grande richesse minière, forestière et pétrolière, un pays qui est en voie de développement et qui demande donc des travailleurs pour se développer, il faut créer de l’emploi à gogo ! Là est un défi que ceux qui chantent l’émergence à l’horizon 2025 ne voient guère. Dans un pays en développement, on pourrait répéter ces vers du Laboureur et ses enfants (La Fontaine) : « Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins ».

Dans cette perspective, évidemment il faut mettre, comme le dit Laccruche, « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ». On l’a compris, ceux qui pensent contre le travail ne sont pas à la place qu’il faut. En 2009, un groupe de rappeurs (Tina, Jojo, Bung Pinz…) soutenant Ali Bongo chantait : « Apporte-nous la démocratie, on te suit. L’école, la santé et le travail… Donne-nous du travail, une rémunération digne d’un Gabonais ». Neuf ans plus tard, le travail est devenu une denrée rare, je ne parle même plus de la démocratie… toujours meurtrière sous nos cieux.

Laccruche Alihanga : « Il n’est pas sain que telle ou telle personnalité puisse rester en poste pendant quinze ou vingt ans »

Noël B. Boundzanga : Ça vaut pour qui exactement ? Pour Marie Madeleine Mborantsuo ? Pour Gilbert Ngoulakia ? Peut-on l’étendre au niveau des familles ? Est-il sain qu’une famille règne sur un pays pendant plus de cinquante ans ? En France, le pays duquel nous sommes historiquement le plus proche, depuis 1968, sont passés : le Général de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron en 2017.

Soit 8 (huit) présidents de la République. Pendant ce temps, nous pataugeons avec des Albert Bernard Bongo aux figures multiformes (El Hadj Omar Bongo, El Hadj Omar Bongo Ondimba) jusqu’à sa mutation en Ali Bongo Ondimba. Trouve-t-on sain qu’une personnalité ou une famille reste en poste pendant quinze ou vingt ans ? Laccruche Aliahanga dirait non, à condition que les Bongo en soient épargnés. Pourquoi s’est-il obligé à parler au fond ? On dit chez nous : « la bouche qui est pleine ne parle pas ». Il eût été sage de ne pas parler, pour ne pas s’exposer à une telle incohérence.

Laccruche Alihanga : « Le Gabon a été fortement touché par la crise, mais nous avons fait la démonstration de notre capacité de résilience »

Noël B. Boundzanga : Le Gabon n’est pas en faillite, beaucoup de Gabonais peuvent s’en réjouir effectivement. Les salaires des fonctionnaires sont payés et les prestations sociales sont quelque peu maintenues. Mais le Gabon n’est pas fait que de fonctionnaires. La baisse de la note de crédit du Gabon par l’agence de notation Moody’s est là pour démontrer que l’économie gabonaise est dans une perspective négative. Dans le secteur privé, des milliers de Gabonais ont perdu leurs emplois et ils ne sont pas prêts de les retrouver.

Les banqueroutes de Satram-EGCA, ESS Gabon, Sodexho, Bouygues Gabon… ont fait des ravages qui ne font pas rire les Gabonais. Plusieurs chefs d’entreprises n’ont plus de marchés ; certaines ont des créances non réglées par l’Etat… Et c’est d’abord pour les victimes de la crise qu’il faut parler ; il faut leur dire comment avec l’insécurité galopante, notre pays attirera des investisseurs internationaux puisque ceux qui détournent les deniers publics n’investissent pas au Gabon. Il faut leur dire comment ils vont retrouver un emploi et leur dignité. C’est ici la vraie résilience, c’est-à-dire la capacité d’être ralenti et d’accélérer. Or notre résilience nous fait reculer vertigineusement.

Laccruche Alihanga : « Le règlement de la dette intérieur(e) pour relancer l’économie »

Noël B. Boundzanga : Oui, c’est là une évidence, encore qu’elle n’est pas suffisante. Toutefois un directeur de cabinet ne parle pas sans être précis. « Une première tranche de 90 milliards de Fcfa a été payée aux entreprises. Le processus est donc enclenché et il se poursuivra jusqu’à son terme ». Quel est justement son terme ? En février dernier, le directeur de cabinet a annoncé sur Facebook que la dette intérieure serait apurée sous dizaine à hauteur de 310 milliards de Fcfa pour 177 entreprises. Cinq mois plus tard, il n’en est rien. Quand on détient une autorité, on ne la dévalorise pas ainsi. Et comme chante une parente bien à eux, « Tais-toi quand tu parles ».

Laccruche Alihanga : « Nos intérêts avant tout »

Noël B. Boundzanga : Il y a intérêt à le saluer des deux mains, à organiser une ovation publique pour un tel propos. Nos intérêts ? Les intérêts de qui au fond ? Des Gabonais auxquels il coupe des primes ? Des Gabonais auxquels il fait perdre des emplois ? Des Gabonais qui apprennent entassés dans des salles de classe pléthoriques ? Des milliers de collégiens et lycéens qui se battent et risquent leurs jambes tous les matins pour trouver une place dans un taxi qui les conduira à l’école ? Pour les chefs d’entreprise qui ferment boutique et qui attendent désespérément que l’Etat paie leurs créances ? Des fonctionnaires qui attendent et espèrent une protection de l’Etat plutôt que des menaces ?

Des parents qui pleurent leurs enfants et parents morts par noyade ou accident de circulation ? Des Gabonais qui peinent à avoir de l’eau potable même après l’expulsion de Veolia ? Des riverains de Mindoubé exposés à la pollution de la décharge publique ? « Nos intérêts avant tout »… ceux des amis du palais, du Bord de mer, de la Sablière sans doute… Enfin, on a tout compris. Je ne faisais que passer ! Là où M. Laccruche a certainement raison, c’est qu’il est urgent de mettre la personne qu’il faut à la place qu’il faut. Dans les pays modernes, c’est la démocratie qui le permet.


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