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Tribune libre

Les Gabonais encore et toujours maltraités par la « démocratie »


Analyse
  • Les Gabonais encore et toujours maltraités par la « démocratie » © 2018 D.R./Info241
Publié le 19 avril 2018 à 12h41min

Dans cette tribune libre à mille interrogations, Christ Olivier Mpaga enseignant-chercheur de philosophie à l’Université Omar Bongo de Libreville, s’interroge sur le recul démocratique inscrit dans la récente révision de la Constitution voulue par Ali Bongo et ses indéfectibles alliés. A renfort d’arguments, l’auteur y lit le destin tragique d’un peuple gabonais maltraité par une « démocratie » confisquée et articulée selon le bon gré de l’hyperprésidentialisme du « vainqueur » déclaré de la « Tour de Pise ». Abordant la question de la participation aux législatives, l’auteur souhaite que ce débat soit tranché par « consultation référendaire » du peuple et non pas par les seuls partis politiques de la Coalition pour une nouvelle république (CNR, opposition). Lecture.

Les réformes et pratiques gouvernementales actuelles font vivre aux Gabonais l’expérience de la souffrance et du dénuement. Tel est, dans un premier temps, le constat factuel qu’il s’agit ici d’établir et, dans un second temps, auquel il est urgent de faire face. Question : qu’ont fait les enfants de la terre du Gabon pour vivre cette expérience de l’état de « vie nue » (Gerogio Agamben) ou de l’état de « vie liquide » (Zigmunt Bauman) ? Face à une telle question, trois hypothèses peuvent être formulées.

Première hypothèse : les Gabonais sont trop bêtes pour comprendre et apprécier les reformes issues de la pensée complexe du souverain-roi platonicien du Gabon.

Deuxième hypothèse : les Gabonais sont des opposants à la solde du soupçonné comploteur Jean Ping, le déclaré perdant à la dernière élection présidentielle par la bien nommée localement Tour de Pise.

Troisième et dernière hypothèse : les Gabonais sont devenus plus modernes que modernes. Ils ne croient pas à la transmission mystique du droit et du pouvoir de commander reçu par le fils/Président de son défunt père/Président.

Il en résulte de l’une ou l’autre de ces trois hypothèses, voire des trois, que l’état de « vie nue » ou de « vie liquide » est un état d’obligation d’écouter et laisser faire le pouvoir sans droit d’adresse. Ce schéma de gouvernance est le suivant : le pouvoir peut tout, y compris le droit de soumettre, même lorsque c’est illégitime politiquement ! Les Gabonais n’y peuvent rien ou y perdent tout, y compris la liberté d’expression, comme celle d’être autorisés à manifester publiquement ! Drôle de conception du projet de société à base duquel le Président déclaré gouverne, à savoir : « Changeons ensemble ».

Drôle de conception également de la mise en application des actes du « dialogue politique » du PDG et Alliés ou apparentés pour tourner la page d’une présidentielle marquée par des violences postélectorales encore prégnantes dans les mémoires collective et individuelle. L’ère de ce quinquennat est une ère sans les Gabonais dont les aboiements n’arrêtent pourtant pas le passage de la caravane des réformes. Mieux, cette caravane, excédée par ces aboiements, en vient même à marquer son passage pour écraser ces chiens de la République, ces sans grades, sans droits ni voix.

1. La maltraitance

L’un des exemples vécus, et non des moindres, des Gabonais maltraités par la démocratie, est l’adoption de la nouvelle Constitution par un Parlement dont le parti au pouvoir dispose à lui seul de la majorité des deux tiers requise pour sa révision. Cette nouvelle Constitution, la septième depuis la fin du monopartisme au Gabon en 1991, a fait reculer le pays en arrière. Trois points, entre autres, en attestent ce retour :

Premier point : La suppression du bicéphalisme pour le monocéphalisme (hyper présidentialisme)
Il en découle ce qui suit : le pouvoir n’est plus partagé entre le Président de la République et son Premier Ministre. Le Président devient le seul chef de l’Exécutif à qui le Premier ministre et les membres de son gouvernement rendent directement et uniquement des comptes. Exit le Parlement qui n’exerce, par voie de conséquence, qu’un contrôle symbolique sur les ministres. Les parlementaires se sont ainsi rendus inutiles par eux-mêmes. Ils se sont fait hara kiri.

Les parlementaires gabonais ont tacitement entériné le texte

Deuxième point : La suppression de la limitation des mandats du Président de la République pour sa non-limitation (pratiques monopartites de la présidence à vie)
Or, le principe de la limitation des mandats s’universalise (clause de fermeture juridique). Ainsi, afin de garantir l’alternance dans les pays industrialisés, Le Président de la République [ou le Premier Ministre, Chef de l’Exécutif] est rééligible une fois, pour un mandat, selon le cas, de quatre ou cinq ans. Question : dans quel intérêt le Gabon sert-il de contre-exemple, si ce n’est pour que celui qui est au pouvoir se donne constitutionnellement les moyens de se maintenir aeternam vitae ? Commentaire : ces Parlementaires des partis du pouvoir (PDG et Alliés ou apparentés) devraient tirer les leçons du regret de certains de leurs anciens camarades devenus opposants qui avaient adopté, en 1998, le Projet de Révision Constitutionnelle supprimant la compétition présidentielle à deux tours.

Troisième et dernier point : Le déplafonnement de l’âge du candidat aux fonctions de Président de la République
En quoi ce déplafonnement pose un problème politique ? Il pose un problème politique pour la simple et bonne raison qu’il ne préserve pas le pays des affres de l’immaturité au pouvoir et des impondérables de la sénilité sur le fonctionnement de l’Etat. A l’adage populaire qui dit qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre d’année, on peut toutefois lui opposer un adage de même nature qui dit que si jeunesse savait, vieillesse pouvait. Ce contre adage relève le fait que les erreurs observées dans les charges confiées aux jeunes proviennent de ce qu’ils n’ont pas toujours le recul nécessaire que l’on possède en ayant fait toutes ses classes, que ce soit en politique ou dans la haute administration publique. La sénilité, quant à elle, tient moins dans les erreurs dites objectives de gouvernance que dans les affres pouvant résulter éventuellement de l’âge avancé d’un chef de l’État en fonction comme, entre autres, celle de sa disponibilité ou de sa respectabilité (les défauts du grand âge de Robert Mugabe et de Bouteflika). Certes, le déplafonnement permet légalement à certains politiques indésirables de briguer la plus haute charge de la République, mais il n’est en aucun cas opératoire pour l’alternance dès lors que le pouvoir s’est déjà donné les moyens tout aussi légaux d’une Présidence à vie ou à mort ?

Ce qui est certain, c’est que le choix stratégique de la révision constitutionnelle par voie parlementaire, en lieu et place de la voie référendaire, est certes légal mais illégitime politiquement. Les Gabonais peuvent en effet considérer qu’ils sont mis en quarantaine de démocratie, ceux-là même que le pouvoir chérit à longueur de discours. Pour le Président sud-coréen, Moon Jae-in, « La Constitution est un bol qui contient la vie quotidienne du peuple ». Or, la nouvelle Constitution gabonaise ne contient aucune résolution à caractère social. Initiée au nom de la société, cette Constitution a pourtant fait des Gabonais les grands perdants. Les Gabonais sont ainsi des accidentés de la démocratie parce qu’ils sont les grands absents d’une Constitution qu’ils ne mangent pas, comme on le dit au quartier au sujet de la paix ; comprenons ici que celle-ci n’aide en rien à améliorer le panier de la ménagère, ni la qualité du service public à l’école, à l’hôpital, etc.

2. Se sortir de la maltraitance

La question de la participation aux élections législatives dernièrement prévue autour du mois d’avril a fait voler en éclats l’unité entre les partis de l’opposition au sein de la Coalition pour la Nouvelle République autour de Jean Ping. Les partis de cette Coalition favorables à une participation aux élections brandissent l’argument suivant : « la politique de la chaise vide ne paie pas ». Pour ces derniers, une « opposition utile » n’est pas dans le radicalisme du « tout ou rien » mais plutôt dans la gêne qu’elle peut ou va occasionner en prenant part au pouvoir. C’est la ligne défendue et portée en premier par Les Démocrates de Guy Nzouba Ndama, de l’Union Nationale (UN) de Zacharie Myboto et du Rassemblement Héritage et Modernité (RHM) d’Alexandre Barro Chambrier.

Les partisans du boycott, quant à eux, campent sur une ligne dure qu’ils estiment fondamentale et toujours d’actualité, à savoir : la récupération de la victoire de Jean Ping volée lors de l’élection présidentielle du 27 août 2016. Pour eux, le vrai débat n’est donc pas les législatives mais la récupération de la victoire à la présidentielle. Ils refusent ainsi d’être une « opposition utile » pour légitimer un pouvoir qu’ils estiment illégitime. Ces derniers soupçonnent en effet le régime de vouloir reproduire le parlement de 1993 : "l’État maîtrise le jeu démocratique tout en laissant une marge de manœuvre non neutralisante à l’opposition". Cette ligne est, entre autres, celle de Jean Ping, Jean Eyeghe Ndong, Vincent Moulengui Boukosso, Philibert Andjembe...

Le peuple de l’opposition appelé à trancher la question des législatives

Chacun des « alliés » légitimant, contre l’autre, son bon droit à participer ou pas à ces législatives. Mon avis est que ce débat sur la participation de la CNR aux législatives n’aurait pas dû être confié aux partis politiques, comme le dit la consigne officielle. Pour ce cas de figure, Jean Ping s’est « lavé les mains » à la manière de Ponce Pilate. Pour se prononcer sur la culpabilité ou non de Jésus, Ponce Pilate, préfet de la province de Judée, « prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : je suis innocent du sang de cet homme » (N.T. Mat. 27. 24). Comme Ponce Pilate, Ping, leader de la CNR et reconnu par celle-ci comme le président des Gabonais, souhaite avoir les mains blanches ou propres ; il souhaite garder sa popularité intacte.

Pour cela, il refuse que la CNR se prononce sur la participation aux élections législatives. Aux partis politiques de se débrouiller pour résoudre la question : cela les regarde ! Or, il sait que la réalité est telle que la plupart des partis politiques vit en grande partie, sinon uniquement, de l’argent de leur président fondateur, d’où les situations d’allégeance. Ce débat doit être tranché par le peuple de la Coalition au nom duquel cette Coalition est née et prétend agir : rétablir la majorité du suffrage des Gabonais accordé à Jean Ping.

L’avenir de la CNR dépend de son peuple, et non l’inverse. Par conséquent, il revient aux initiateurs de cette alliance pour la CNR (Jean Ping, Guy Nzouba Ndama, Zacharie Myboto et Casimir Oyé Mba) de sortir de la question aporétique du choix entre une éthique de conviction et une éthique de la responsabilité (Max Webber). Puisqu’aucune date n’a été arrêtée pour les législatives, la CNR peut encore en appeler au peuple par une consultation référendaire sur la question : « pour ou contre la participation aux législatives ? ». La démocratie participative a permis à la CNR de réunir, sans contrepartie, les Gabonais autour d’une échéance majeure et capitale comme « le dialogue » de Ping. Pourquoi pour cette cause serait-elle incapable ?

Par Christ Olivier Mpaga, enseignant-chercheur de philosophie à l’Université Omar Bongo


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