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Tribune libre

Le « consensus national » au Gabon ou la volonté de l’inaction


Analyse
  • L’universitaire Marc Mvé Bekale (gauche) et Paul-Marie Gondjout © 2019 D.R./Info241
Publié le 14 mai 2019 à 11h56min

Dans cette tribune libre, l’universitaire et essayiste gabonais Marc Mvé Bekale revient sur l’idée d’un « consensus national » soulevé par l’un des vice-présidents de l’Union nationale (UN, opposition radicale) pour offrir un nouvel horizon politique au Gabon. L’auteur qui tient « à battre en brèche les idées erronées qui anesthésient les esprits » à travers ses écrits, appelle plutôt à « une démarche stratégique et collective » afin de lutter efficacement « contre le régime dictatorial d’Ali Bongo ».

A l’occasion d’une rencontre avec la presse le 4 mai, Paul-Marie Gondjout, dont la résonance politique se rattache essentiellement au nom de son illustre père, a invité ses compatriotes à un « consensus national  » afin de faire face à la crise protéiforme qui secoue le Gabon.

Cet appel semble participer de la course à l’échalote à laquelle se livrent les acteurs politiques depuis la déclaration de « l’indisponibilité temporaire  » du président actuel qui continue de régner dans l’imposture. Course à l’échalote donc ; mais aussi opération de communication à destination du gouvernement, des institutions internationales, des représentations diplomatiques présentes au Gabon.

Avec les mots « consensus national », notre compatriote cherche à brandir l’étendard du pacifisme, histoire de se démarquer des dix trublions du mouvement « Appel à agir », dont le gouvernement a accusé à tort d’incitation à la rébellion.

Si Paul-Marie Gondjout n’a aucun véritable poids politique à l’échelle nationale, pourquoi accorder de l’importance à sa proposition ? Ici, ma réaction participe d’une démarche visant à battre en brèche les idées erronées qui anesthésient les esprits au Gabon et consolident un modèle politique que, tout au long de mes écrits, j’ai toujours assimilé au nihilisme d’Etat, parce qu’il s’est imposé par la négation de la souveraineté du peuple gabonais et de l’idéal à partir duquel émerge une nation.

La Constitution : fondement du « consensus national »

Depuis Charles Darwin jusqu’au philosophe allemand Schopenhauer, nous savons que le « vouloir-vivre  » place nécessairement toutes les créatures vivantes dans une situation de lutte perpétuelle que la civilisation, œuvre de la Raison humaine, tentera de neutraliser par l’instauration d’une société régie par la loi et le droit. La transition du « vouloir-vivre  » darwinien vers le « vivre-ensemble » s’est donc réalisée sur le mode du contrat, lui-même fondé sur des règles à respecter. Tous les grands mythes de l’humanité découvrent ainsi un récit fait de lois et d’interdits régulateurs de la vie en communauté. La Bible en est un exemple à travers l’Alliance entre Dieu et l’homme.

Sans mécanismes régulateurs de la société, c’est le retour aux lois anarchiques de la nature où chacun triomphe en fonction de ses dispositions innées. Nous n’ergoterons pas sur la sémantique du mot consensus. Proposé dans le contexte politique du Gabon, le projet suscite des questions : que peut être le contenu du fameux consensus national ? A partir de quels éléments le bâtir ? En un sens, l’auteur y a pensé puisqu’il dresse une liste à la Prévert qui se lit davantage comme un dossier de candidature à un poste ministériel. C’est que son projet semble un appel du pied pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

La Constitution est un code moral et le texte d’organisation technique des Etats modernes. Elle est censée receler des valeurs politiques consensuelles. Il se trouve que la négation récurrente de la Constitution, qui a régulièrement cours au Gabon, annihile la possibilité d’un consensus national et mène à ce qu’il est convenu de voir comme une spirale nihiliste. En effet, la volonté de domination d’un groupe a donné lieu à diverses formes de gangstérisme, lesquelles vont de la sphère politico-économique et, par effet mimétique, se répercute dans les zones les plus basses des bidonvilles.

On constate donc :
► Gangstérisme dans les rues à travers l’insécurité et la pratique criminelle dite « braquage », terrorisme de rues devenu une stratégie d’organisation d’une jeunesse désœuvrée, livrée à elle-même.
► Gangstérisme d’un Etat militaro-policier qui bride les consciences et la parole en incarcérant les gens pour leurs opinions.
► Gangstérisme des agents de police se traduisant par le racket quotidien de la population, des chauffeurs routiers et des conducteurs de taxis.
► Gangstérisme économique et financier à travers les détournements de fonds publics. Cette délinquance s’est encore illustrée la semaine dernière avec la disparition des containers de bois kévazingo au port d’Owendo, préalablement saisis par la justice dans le cadre d’une enquête sur le trafic des essences gabonaises, trafic impliquant plusieurs administrations.
► Gangstérisme politique illustré par le double casse électoral réalisé en 2009 et 2016 par Ali Bongo.

Au regard de tous ces maux, le Gabon apparaît comme un pays politiquement et moralement déboussolé, dont la régénération passe non pas par la recherche d’un consensus paralysant, mais pose la nécessité d’un droit d’inventaire éthique, culturel, politique et institutionnel que nous recommandions déjà dans nos deux ouvrages : Gabon la postcolonie en débat (2003), Démocratie et mutations culturelles en Afrique noire (2005).

Pareil inventaire revient à examiner les questions suivantes : quel est le chemin parcouru depuis l’indépendance ? Existe-t-il une culture nationale gabonaise ? Quels en sont les piliers ? Dans cette culture, que peut-on, doit-on, laisser derrière ? De quelle manière cette culture influe-t-elle sur le modèle politique actuel ? Comment réformer ce système politique qui apparaît paralysant ? Que peut et doit-on conserver, arranger, aménager ? Seul un tel inventaire peut aider ce pays à faire peau neuve.

Religions, croyances ancestrales comme remède à la paralysie politique

L’idée de « consensus national » est proposée en miroir des drames réels pour lesquels Paul-Marie Gondjout invite étrangement les Gabonais à appliquer des remèdes métaphysiques :

« Enfin, je demande solennellement ce jour, à tous les Compatriotes, qu’il soit du Centre, de l’Est, de l’Ouest, du Nord ou du Sud, chacun dans sa culture et ses croyances chrétiennes ou musulmanes, bwiti, mwiri, ndjobi, ndjembè, etc. de consulter et de prier Dieu et nos ancêtres, pour que nous trouvions le consensus dont nous avons besoin pour notre bien commun. Faites-le, faisons-le, pour le Gabon et pour la sauvegarde des générations à venir ! »

Le recours à Dieu, aux forces mystiques et occultes face aux difficultés du réel ; nous voilà au cœur d’une attitude que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche assimilait au « nihilisme passif  » : le renoncement au combat ― remarquez la différence avec les partisans de «  l’Appel à agir » ―, la fuite dans la religion, les croyances ancestrales et autres mondes psychédéliques pour surmonter la misère de la condition gabonaise.

Au-delà de l’invite au retrait dans un refuge nihiliste où le christianisme et les cultes anciens doivent servir d’opium au peuple jusqu’à anesthésier sa volonté d’action, son « vouloir-vivre  » libre, le propos de notre compatriote traduit une totale méconnaissance des enjeux humains, spirituels et thérapeutiques des cultes gabonais. Si le christianisme entretient la croyance en une parousie libératrice, consécutive au retour du Christ qui viendra punir les méchants et récompenser les pauvres, rien de tel n’existe dans les cultes traditionnels dont la vocation est essentiellement thérapeutique.

Il en est ainsi du bwiti ou bwete, culte assez complet qui intègre à la fois la dimension spirituelle, métaphysique, psychanalytique et médicale. Le bwiti ne propose pas la fuite vers un paradis artificiel comme peut le laisser supposer la consommation des breuvages faits essentiellement à base de la plante iboga. Il est un moyen de guérir les maux du corps et de l’âme (entité psychologique). Il est à la fois technique, science et art de résolution des problèmes au niveau individuel. Certes le bwiti, comme nombre de cultes anciens, aide à l’équilibre du groupe social, il vise d’abord les individus.

La symbolique rituelle du corps, des chants, de la plante iboga et l’évocation des ancêtres tend vers ce but. L’initiation consiste précisément à introduire l’individu dans un univers complexe afin de l’aider à régénérer ses ressources dans un but de renaissance morale, spirituelle, psychologique et physiologique. Une telle démarche ne saurait être applicable à un pays ou un Etat. Les « prières » contre une dictature ne peuvent que rester vaines, parce que toute entreprise spirituelle s’inscrit d’abord dans la quête d’émancipation individuelle.

Il faut une stratégie collective et des destins exceptionnels pour qu’une croyance métaphysique devienne une aiguillon de l’action, un moyen de potentiation (empowerment) et de lutte contre l’oppression. C’est ce que firent les Noirs américains lorsqu’ils s’approprièrent les valeurs religieuses de leurs oppresseurs blancs dans leur combat contre l’esclavage et la ségrégation raciale. Sans une démarche stratégique et collective, le recours à la religion, aux croyances anciennes pour lutter contre le régime dictatorial d’Ali Bongo reviendrait quelque peu à avaler un cachet d’aspirine pour soigner le cancer.

Marc Mvé Bekale, universitaire & essayiste


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