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L’invité de la rédaction

Laurence Ndong : « Le bilan d’Ali Bongo est une catastrophe indescriptible »


L’invité d’Info241
  • Laurence Ndong : « Le bilan d’Ali Bongo est une catastrophe indescriptible » © 2016 D.R./Info241
Publié le 27 mai 2016 à 12h00min

L’invitée de la rédaction d’Info241 est cette semaine Laurence Ndong, écrivaine, docteur en didactique des sciences et ancien membre du Parti démocratique gabonais (PDG). Le 8 mars dernier, elle publiait « Gabon, pourquoi j’accuse… » aux éditions L’Harmattan, un livre où elle dénonçait les travers du parti au pouvoir au Gabon depuis 1968.

La désormais "farouche opposante du régime Bongo-PDG" évoque sans ambages dans cet entretien accordé à Info241 dans la capitale parisienne, la situation sociale et politique du Gabon. La condition de la femme au Gabon, son analyse du secteur éducatif national, les méandres de la pratique politicienne du parti au pouvoir, le bilan d’Ali Bongo qu’elle avait par ailleurs soutenu en 2009 et enfin, son déterminant engagement pour une politique "qui profite à tous".

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Quel diagnostic faites-vous des avancées sur les droits des femmes et de la parité de genre dans les postes à responsabilité au Gabon ?

Laurence Ndong : Les femmes gabonaises ne sont pas les plus mal nanties en termes de droit. Elles ont des droits civiques semblables à ceux des hommes, même si dans les codes civil et pénal, il existe encore des textes discriminatoires à leur endroit. Je citerai par exemple l’âge légal du mariage. Une jeune fille peut être mariée dès l’âge de 16 ans avec l’autorisation de ses parents alors que cet âge est de 18 ans pour le jeune homme.

Autoriser le mariage d’une fille de 16 ans, c’est autoriser le mariage d’une enfant, d’une mineure".

Or, le Gabon a ratifié la Convention relative aux Droits de l’Enfant (CDE) qui stipule que l’on est enfant jusqu’à 18 ans. Donc, autoriser le mariage d’une fille de 16 ans, c’est autoriser le mariage d’une enfant, d’une mineure. Je vous passe toutes les conséquences qu’un tel mariage peut avoir sur le développement de cette jeune fille et ce sur tous les plans, biologique, psychologique, moral, etc. Qu’on ne vienne pas me parler de consentement de la jeune fille, sinon, on supprime le délit de détournement de mineur.

Au Gabon, on parle beaucoup de "l’Approche Genre", mais on l’applique peu. Nous sommes très loin de la parité puisque le Président de la République a pris une mesure qui consiste à réserver 30% des postes à responsabilité aux femmes. Cette mesure est présentée comme novatrice alors qu’elle avait déjà été prise en 1999, après la participation du Gabon à la Conférence Mondiale sur les Femmes qui s’est tenue à Beijing en septembre 1995, j’étais alors en poste à la Direction Générale de la Promotion de la Femme.

Les femmes représentent 15% de l’Assemblée Nationale, 18% du Sénat, 13% des maires centraux et 27% des membres du Gouvernement. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir".

La résolution de Beijing, signé par le Gabon, demandait aux Etats de prendre cette mesure qui réservait 30% des postes de prise de décision aux femmes en attendant d’atteindre la parité, c’est-à-dire 50%. Vingt ans après la conférence de Beijing, on en est toujours à essayer d’atteindre les fameux 30% qui n’étaient que le minimum à viser. Aujourd’hui, les femmes représentent 15% de l’Assemblée Nationale, 18% du Sénat, 13% des maires centraux et 27% des membres du Gouvernement. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

Quelle analyse faites-vous du système éducatif gabonais ? Quelles solutions préconisez-vous ?

Laurence Ndong : Le système éducatif gabonais est en panne et ce depuis des décennies. Les problèmes sont si nombreux, j’en parle dans mon livre. D’après le Rapport sur la Croissance et l’Emploi en République Gabonaise réalisé par la Banque Mondiale en 2013, le taux de redoublement très élevé à tous les niveaux au Gabon est la manifestation la plus flagrante du faible rendement interne du système éducatif gabonais.

Il faut faire en sorte que l’Education des jeunes Gabonais fasse partie d’une vraie vision et d’un vrai engagement pour le développement du pays".

Le taux de redoublement dans l’enseignement primaire est le plus élevé de tous les pays du Monde pour lesquels cette statistique est connue. Le taux de réussite au Baccalauréat n’était quand même que de 18,5% en 2015. D’après l’Enquête démographique et de santé du Gabon (EDSG), sur 100 filles qui entrent au CP, seules 16% atteignent ou achèvent les études supérieures contre 20% chez les garçons. Il n’y a pas solution miracle.

Il faut améliorer considérablement les conditions d’enseignement et d’apprentissage et faire en sorte que l’Education des jeunes Gabonais fasse partie d’une vraie vision et d’un vrai engagement pour le développement du pays. Des Etats généraux de l’Education se sont tenues plus d’une fois, des préconisations ont été faites. La volonté politique pour les mettre en œuvre a manqué cruellement et ce, au-delà des discours.

Vous décrivez dans votre livre les méandres du Parti démocratique gabonais (PDG) dont vous avez été une éminente membre et responsable. Pouvez-vous nous éclairer davantage sur cette démarche ?

Laurence Ndong : J’ai écrit pour témoigner de ce que j’ai vécu et vu tant cela me semblait surréaliste. Il me fallait l’exprimer pour le sortir de moi d’une part. D’autre part, j’ai réalisé que les pratiques et les représentations qui ont cours dans le milieu de la politique découragent plus d’un. Le peuple est dépité et ne fait plus confiance aux politiques.

Aujourd’hui, la principale représentation que les observateurs et même la plupart des praticiens ont de la politique c’est qu’elle n’est que mensonge, scud, détournements de deniers publics. Or, s’il en était ainsi dans tous les pays du monde, il n’y aurait pas de pays développés. S’il y a des pays dans lesquels les populations arrivent à se soigner, pour ne prendre que cet exemple, et dans lesquels nos dirigeants vont d’ailleurs se soigner, c’est parce que des politiques en matière de santé ont été mises en œuvre et on en voit le résultat.

Mon livre ne s’adresse pas qu’aux générations présentes. Il s’adresse aussi à celles qui vont suivre".

Pour ne pas parler que des pays occidentaux, j’ai pris, dans mon livre, les exemples du Burkina Faso, sous Thomas Sankara et du Rwanda qui s’est relevé vingt ans à peine après le terrible génocide de 1994. Je voulais dire aux Gabonais que ce que j’ai vu faire au PDG ce n’est pas de la politique et que ce parti n’a rien à offrir aux gabonaises et au gabonais. Il est plus qu’urgent de tourner la page de ces 50 années de pouvoir du système Bongo-PDG.

Mon livre ne s’adresse pas qu’aux générations présentes. Il s’adresse aussi à celles qui vont suivre. Il faut qu’elles sachent comment le pays a été géré pendant des décennies, parce qu’autant il y a des exemples à imiter, autant il y en a aussi à ne surtout pas imiter. Il ne faut pas qu’elles soient ignorantes de ces choses au risque de les reproduire. Il faut que nos enfants, les enfants de nos enfants comprennent pourquoi, quand les Qataris lèguent à leurs descendants des fonds d’investissement, ceux du Gabon, héritent d’une dette colossale qui n’aura même pas servi à développer le pays.

Vous abordez également dans votre livre le bilan du septennat d’Ali Bongo. A quelques mois de la fin de ce mandat présidentiel, quel bilan en faites-vous ?

Laurence Ndong : Le bilan du septennat de l’actuel locataire du Palais du Bord de mer est calamiteux. C’est une catastrophe indescriptible. Quel projet a-t-il fait réellement aboutir ? Les logements sociaux ? 35.000 avaient été promis en 7 ans, mois de 30% de cette prévision a été réalisé. Les routes ? Celles que les gabonais empruntent tous les jours pour aller travailler sont toujours aussi impraticables.

Il y a eu beaucoup d’erreurs dans le choix des priorités, à moins que les priorités du peuple n’aient pas été celles du Président de la République".

Tenez, la route à la sortie de Libreville et celle entre Libreville et Ntoum ne sont pas achevées alors que leur réfection a débuté avec l’actuel septennat. Parlons de la fameuse Marina. C’était l’un des projets phare du début du septennat, à la fin de ce dernier, elle n’est toujours pas terminée. Mieux, ils viennent d’en présenter une nouvelle maquette avec un nouveau nom.

On me dira qu’il y a eu des réalisations, mais elles sont largement en dessous de ce qui avait été annoncé et elles sont souvent présentées avec beaucoup d’emphase dans des opérations de communication qui semble-t-il coûte plus cher que les réalisations elles-mêmes.

Comme je le dis dans mon livre, il y a eu beaucoup d’erreurs dans le choix des priorités, à moins que les priorités du peuple n’aient pas été celles du Président de la République parce qu’on ne peut pas mettre des sommes folles dans des dépenses superflues, ayant trait au divertissement quand les besoins primaires des populations (éducation, santé, accès à l’eau potable, à l’électricité, autosuffisance alimentaire…) ne sont pas pourvus.

Vous qualifiez dans votre livre les coutumes du PDG de ’’rétrogrades", qui sont jonchées selon vous "d’autocratie, de la pensée unique dogmatique, de prise d’otages des militants, de gabegie, d’amateurisme, de manque de sérieux, des habitués des détournements et de l’appât du gain, le passage idéal pour des postes juteux dans l’administration gabonaise, de médiocrité, du non-respect des statuts et des valeurs y afférentes, en un mot d’un manque de travail de l’action militante", est-ce la définition du militantisme qui selon vous sous-tend la logique de ce parti au pouvoir au Gabon ?

Laurence Ndong : Comme je le dis dans mon livre, le Parti Démocratique Gabonais n’est pas un parti au pouvoir, c’est un parti de pouvoir. Le jour où il ne sera plus au pouvoir, il cessera d’exister. Ce parti repose sur le clientélisme, la démagogie, l’enrichissement illicite, autour des avantages que leur confère le fait d’être au pouvoir.

Comment les PDGistes justifient-ils les nombreuses démissions qui sont survenues au sein du Parti, démissions dont le bouquet a quand même été celle du Président de l’Assemblée Nationale ? Ils avancent systématiquement la perte des privilèges. Ils reconnaissent ainsi que leur appartenance au Parti repose sur des pseudos privilèges.

Le Parti Démocratique Gabonais n’est pas un parti au pouvoir, c’est un parti de pouvoir. Le jour où il ne sera plus au pouvoir, il cessera d’exister".

En plus, une fois qu’une personne influente quitte leur rang, elle est automatiquement accusée de détournement de fond public. Cela confirme bien que cette pratique est monnaie courante en leur sein, mais que tant qu’on est en bon terme avec le pouvoir, les détournements sont tus, couverts sinon, pourquoi attendre que la personne parte pour l’accuser quand elle a occupé des fonctions pendant plusieurs années voire des décennies. Quand a-t-elle commencé à détourner de l’argent ? La veille de la démission ? Pourquoi ne pas l’avoir dénoncé plus tôt ? Au niveau international, ce régime a aussi bénéficier de l’aide de la « Françafrique ».

Quel commentaire faites-vous de l’appel lancé par le Médiateur de la République sur la crise au Gabon ? Quels changements souhaitez-vous dans l’opposition que vous critiquez et dans la majorité présidentielle pour endiguer cette crise généralisée ?

Laurence Ndong : Merci de souligner que je critique aussi l’opposition. Le Médiateur de la République est intervenu conformément aux prérogatives qui sont les siennes. Tout le monde fait le constat que la situation du pays est on ne peut plus critique. Seul le Président de la République estime que tout va bien. Cela fait des années que la société civile et l’opposition demande un dialogue national inclusive, c’est le même appel que le Médiateur de la République a lancé, il s’est vu opposé une fin de non-recevoir de la part du pouvoir en place.

Tous ceux qui ne vont pas dans le sens du pouvoir en place à Libreville ne sont que des frustrés et des aigris, au Gabon tout va bien dans le meilleur des mondes".

Il semblerait qu’elle aussi ait parlé par frustration du fait que les postes qu’elles croyaient réservés à sa famille ne le seraient plus. Comme quoi, tous ceux qui ne vont pas dans le sens du pouvoir en place à Libreville ne sont que des frustrés et des aigris, au Gabon tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais comme le disait Edgar Morin, « la réalité l’emporte toujours sur l’utopie ».

Aujourd’hui, l’opposition est certes mobilisée pour faire barrage à Ali Bongo Ondimba, mais, il ne faut pas qu’elle oublie qu’on ne lutte pas contre un système en ayant les mêmes pratiques que ce dernier d’une part. Et d’autre part, il faut se battre pour vraiment réussir l’après Ali Bongo Ondimba. Le Gabon, les gabonaises et les gabonais méritent mieux que ce qui leur a été servi ces 50 dernières années, les 7 dernières ayant été les pires de toutes.

Qu’est-ce que le véritable engagement en politique selon vous et pourquoi les jeunes générations doivent s’y engager malgré les pesanteurs observées ?

Laurence Ndong : André Compte-Sponville a dit : « La politique n’est pas là pour faire le bonheur des hommes. Elle est là pour combattre le malheur et elle seule, à l’échelle d’un pays et du monde peut le faire efficacement ». L’engament en politique doit se faire parce qu’on a comme idéal d’améliorer les conditions de vie de ses concitoyens. La politique doit avant tout faire évoluer la société, en la modernisant ou en la modifiant selon un modèle clairement défini qui profite à tous.

Il nous faut faire de la politique autrement. Il y a eu souvent eu de bons projets, de bons programmes, mais leur mise en place n’a pas été effective à cause de la qualité de ceux qui étaient censés les mettre en œuvre".

On dit souvent que la politique est un débat d’idées, j’en conviens. Mais je crois aussi que la personne qui défend ou porte ces idées est tout aussi importante. On s’est trop souvent plein, et à juste titre d’ailleurs, qu’il y a trop de « pourris » en politique. Oui, mais si tous les « non pourris » fuient la politique, nos pays seront toujours entre les mains des « pourris » et nous aurons les mêmes résultats que ceux que nous avons aujourd’hui. Il nous faut faire de la politique autrement. Il y a eu souvent eu de bons projets, de bons programmes, mais leur mise en place n’a pas été effective à cause de la qualité de ceux qui étaient censés les mettre en œuvre.

Pour moi, plus que jamais, politique doit rimer avec éthique, politique doit rimer avec valeurs. Thomas Sankara l’avait compris, c’est pourquoi, dès son arrivée au pouvoir, il a changé le nom de son pays. La Haute Volta est devenue le Burkina Faso c’est-à-dire, le pays des Hommes intègres. Par ailleurs, notre classe politique est vieillissante. Il faut penser à la relève. Aujourd’hui, plus que d’une alternance au pouvoir, notre pays a besoin d’une alternative et cette alternative, ce sont les jeunes générations qui l’incarne en s’appuyant sur les expériences des anciens, les bonnes comme les mauvaises.

Va-t-on voir dans un proche avenir, Laurence Ndong créer un parti véhiculant ces valeurs ? Quelles sont vos activités en perspectives ?

Laurence Ndong : La Bible dit de ne pas se vanter du lendemain parce qu’on ne sait pas ce qu’un jour peut enfanter. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Pour l’instant, quoique n’étant encartée dans aucun parti de l’opposition au Gabon, je suis une opposante de fait et de principe au régime du président Ali Bongo Ondimba.

Une chose est certaine, je suis définitivement engagée en politique’’.

J’estime qu’en politique, lorsqu’on a fait confiance à quelqu’un sur la base des engagements qu’il a pris, s’il ne les tient pas, il est tout à fait logique et indispensable pour le bien de pays de lui retirer cette confiance et de le faire savoir.

Le président Ali Bongo Ondimba n’a pas tenu ses engagements, son bilan à la fin de ce septennat est catastrophique, il faut arrêter les dégâts. Il ne peut pas rester au pouvoir. Je vais continuer à véhiculer mes idées, mes valeurs. Je l’ai fait à travers le livre « Gabon, pourquoi j’accuse… », j’en écrirais d’autres à coup sûr. Je donne des conférences et gère les associations que j’ai mises en place. Une chose est certaine, je suis définitivement engagée en politique.

Propos recueillis par Rostano Mombo


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