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Tribune libre

La Task force sur l’Education au Gabon, un chemin qui ne mène nulle part


Analyse
  • Une des salles mobiles d’enseignement de l’Université Omar Bongo © 2018 D.R./Info241
Publié le 5 novembre 2018 à 09h34min

Le 14 septembre dernier, Ali Bongo qui en avait commandé les travaux, recevait le rapport de la Task force sur l’éducation au Gabon. Un rapport qui préconisait 160 recommandations dont l’une d’entre elle vise le gel d’entrée des étudiants à la faculté des lettres et sciences humaines (FLSH) durant trois ans. Une recommandation sur laquelle revient pour Info241, Christ-Olivier Mpaga, enseignant-chercheur à l’Université Omar Bongo (UOB) de Libreville. L’auteur qui s’oppose à ladite recommandation, émet une contre-proposition à une telle mesure qui n’aurait que pour visée le « démantèlement » de la FLSH de l’UOB. Lecture.

La Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université Omar Bongo (FLSH) risque d’être totalement démantelée par : « Le gel, pendant trois années académiques, des inscriptions en licence 1 dans les filières des Lettres et Sciences Humaines comptant au moins mille (1000) étudiants au cours de l’année académique 2017-2018 (…) ».

Ce gel n’est pour le moment qu’une recommandation, au nombre des 160, faite au Président de la République par la commission des « experts » qu’il a missionnée pour la mise en œuvre, dès cette année, de sa Task force sur l’éducation-formation-emploi. Rien n’est donc encore joué. Tout dépend du Président de la République auquel il convient de rappeler que sa bienveillance à l’égard de l’UOB est toujours attendue (le discours du 11 août 2011 à l’UOB annonçait : nouvelle grande bibliothèque interuniversitaire pouvant accueillir 1500 étudiants, fibre optique et projet de numérisation et de mise en ligne de la bibliothèque et des archives de l’UOB, voies de circulation).

Sur quoi se fonde une telle recommandation ? En quoi pourrait-elle démanteler la FLSH ? Et quelles peuvent être les contre-recommandations à cette recommandation ? La réponse à ces trois questions vise un seul objectif : donner les raisons pour lesquelles le monde universitaire (de la FLSH) doit sortir de son silence et manifester son inquiétude sur les risques de validation d’une telle recommandation.

I. Le dossier FLSH de la Task force : une instruction menée à charge

Retour sur quelques faits récents : lors de son discours à la nation du 17 août 2018, le Président de la République conditionnait, entre autres critères et non des moindres, l’attribution des bourses à l’orientation, en mettant la priorité sur les études de sciences appliquées, considérées comme immédiatement utiles pour le marché (les filières techniques, professionnelles et scientifiques). Au cours de l’émission spéciale du 30 août 2018 intitulée « Face à la Nation », le Président de la République prenait pour exemple caractéristique du chômage des jeunes les diplômés de Lettres.

Selon lui, ces derniers augmentent le taux de chômage à cause d’une orientation et une formation ne répondant pas aux besoins de développement du pays. En suivant la logique de ce discours, nous pouvons déduire que les diplômés de Lettres au chômage sont probablement ceux qui ont fait dépenser le plus inutilement à l’Etat les 600 milliards pour le paiement des 800 mille bourses attribuées entre 2012 et 2018.

C’est donc en raison d’un système éducatif qualifié par le Président lui-même de « sinistré » qu’il annonce, le 17 août, l’urgente nécessité de se pencher, une énième fois (Etats généraux de l’éducation, Rapport McKinsey, Forum adéquation formation-emploi, Assises de la formation professionnelle) sur la question de l’employabilité des jeunes (diplômes). La recommandation sur le gel de certaines filières de la FLSH, notamment les filières littéraires, repose donc sur cette re-prise en main de l’UOB par le pouvoir exécutif.

II.Les départements de Lettres : des filières boucs émissaires

I.2. Considérations politico-économiques de la recommandation

Un premier constat : la recommandation du gel de la filière Lettres se fait curieusement à la période où le FMI exige de l’Etat gabonais de baisser ses dépenses jugées « non prioritaires ». Comme il est peu probable d’y voir une simple coïncidence, il faudrait alors en déduire que, par temps d’austérité, plus aucune institution fondatrice de la Société ne constitue un sanctuaire à protéger, pas même, pour le cas d’espèce, l’université.

En effet, dans l’esprit de cette recommandation, l’Etat n’a plus à subventionner, sans condition, comme ce fut le cas entre 2012-2018, des études qui ne serviraient à rien et ne produiraient rien sur le marché. En suivant cette logique, le gel du droit d’accès des bacheliers à la filière Lettres serait donc recommandé sur la base de la valeur capitaliste que ces études et ces formations apportent au marché gabonais, au demeurant politisé ou en partie aux mains des politiques (délit d’initié).

Nous recommandons la lecture de l’essai de Gilbert Nguéma Endamane, La Nouvelle Ecole capitaliste en Afrique Noire : de la marchandise à la fin de l’école ? Dans cet essai, il démontre particulièrement pourquoi et comment, malheureusement, l’économie du savoir au Gabon est sacrifiée sur l’autel de l’économie de marché, qui souhaite que l’avenir du pays soit uniquement technique et scientifique, alors même qu’il n’existe ni vision ni politique publique attestée en la matière.

Nous considérons finalement que les « experts » de la Task force recommandent le gel de la filière Lettres pour tenter de laver l’Etat de l’échec de ses multiples politiques d’adéquation formation-emploi. Pour manquer au travail de restructuration de cette filière, cette recommandation se fonde sur tous les clichés ou poncifs que les entreprises ont sur elle : une filière de choix par défaut, une filière dans laquelle s’engagent des bacheliers médiocres, une filière pour le fonctionnariat et qui a donc la haine du capitalisme et du libéralisme.

I.2. Le gel de la filière Lettres : une recommandation contre-productive pour l’employabilité des jeunes diplômés

Si les « experts » de la task force ont bon droit de dire que l’insertion professionnelle pour les littéraires est sensiblement plus difficile que pour les diplômés des séries scientifiques et techniques, ils pêchent cependant en ne proposant aucune solution de réforme ou de restructuration de cette filière. Cette commission ne peut pas prétendre sauver l’employabilité pour les littéraires en recommandant de fermer cette filière de formation ?

Soit dit en passant, les départements d’Anglais, d’Espagnol et d’études germaniques sont, comme les départements de Lettres modernes et de Littératures africaines, considérés comme des filières de lettres. Autant que la philosophie d’ailleurs. Il faut geler autant de filières plutôt que de les réformer. Comparaison n’est certes pas raison, mais c’est comme si un père recommandait à son fils de cesser d’aller à l’école parce qu’il juge ses résultats insuffisants et/ou ne correspondant pas aux débouchés professionnels qu’il souhaite pour lui.

1. A ce qui vient d’être dit, il faut ajouter que si la recommandation du gel de ces filières se concrétise, cela pousserait des centaines de bacheliers à s’orienter vers d’autres filières. Ces bacheliers iront ainsi grossir les rangs d’autres filières au point que certaines d’entre elles compteront à leur tour au moins mille étudiants et seront donc elles aussi gelées l’année suivante. Pour le compte de la FLSH, ce sera au total le sort d’au moins 26 niveaux (Licence-Master) de 13 filières qui sera fixé lors des inscriptions pour cette année 2019.

2. La validation de cette recommandation serait également contre-productive pour toute l’UOB d’un point de vue financier. En effet, l’application du nouveau schéma de gouvernance des établissements supérieurs consacre, entre autres, l’autonomie financière par des ressources propres tirées de la libéralisation des droits d’inscription. Si ce gel est validé, il va comptablement occasionner une baisse de la contribution financière étudiante au fonctionnement de l’UOB, un manque à gagner qui ne peut être compensé que par trois mécanismes : soit par une augmentation de la subvention de l’Etat, soit par une nouvelle hausse des droits d’inscription, ce qui pourrait ne pas permettre aux étudiants issus des milieux sociaux les plus modestes de s’inscrire dans les filières ouvertes, soit, enfin, par un recours à des fonds privés, encore que ces fonds ne financeraient que les filières qu’ils jugeront productives pour eux-mêmes.

III. Les contre-recommandations sur le gel de la filière

1. Autant il est urgent pour le gouvernement de s’occuper du grand nombre de diplômés de Lettres au chômage, autant il est peut-être encore plus urgent pour ce même gouvernement de s’occuper des diplômés de cette filière qui sont exploités comme travailleurs dans le secteur privé, et ils sont nombreux. Certaines entreprises qui recrutent ces diplômés mettent en avant l’absence de diplômes techniques correspondant directement à l’offre d’emploi.

L’argument du temps d’apprentissage peut certes se comprendre, mais ce qui l’est moins c’est lorsque, passé ce temps, ils sont, pour le même poste et les mêmes tâches effectuées, moins payés que leur collègue dont le profil correspond techniquement à l’offre. Autre fait : beaucoup de jeunes diplômés de Lettres enseignent à temps plein dans des établissements privés. Ce qui pose problème, dans ce circuit du marché du travail, c’est que ces emplois sont non déclarés. L’Etat devrait donc s’attaquer plus généralement à entrepreneuriat capitaliste qui ne déclare pas ses employés. Cette absence de contrôle gonfle artificiellement le taux de chômage.

2. Il existe assurément des gisements d’emplois potentiels dans le secteur des services pour les jeunes ayant reçu une formation littéraire, et que les écoles privées ne peuvent à elles seules couvrir. Encore faudrait-il les repérer, préciser, préparer et accompagner les parcours qui peuvent y conduire. Il faut rappeler, au corps défendant du statut de président de la République que, dès 2009, le projet de gouvernance de l’actuel président au pouvoir annonçait que le secteur des services serait un des piliers de son projet d’émergence du Gabon à l’horizon 2025.

3. Sélectionner (pendant trois ans), plutôt que geler, telle est la moins pire des solutions pour juguler le nombre d’étudiants dans les filières dites pléthoriques. Pour beaucoup, la sélection « existe déjà : c’est le bac ». « Pas besoin d’en rajouter ». Or, les experts de la task force doutent eux-mêmes de la pertinence de cette sélection.

Pour preuve, ils recommandent la suppression de l’oral au deuxième tour du Bac au bénéfice des épreuves écrites, comme au premier tour. L’examen critique des conditions d’obtention du Bac, surtout à l’oral du second tour, ne permet pas de dire que celui-ci, quelles que soient les filières, sélectionne de façon judicieuse les étudiants dignes de poursuivre des études supérieures.

Le gel de la filière Lettres à l’université évite le problème de fond, à savoir : la sélection des étudiants dans les filières de Lettres, comme dans les sciences humaines. Pourquoi l’UOB, en général, et la FLSH, en particulier, doit-elle continuer à être la seule université ouverte à tous, à accepter n’importe quel bachelier dans n’importe quel cursus sans que l’on tienne compte de ses acquis antérieurs ?

D’autres universités (USS) sélectionnent pourtant ! En définitive, pourquoi doit-on faire de l’UOB un fourre-tout ? Par ailleurs, l’Agence nationale des Bourses du Gabon devrait être dessaisie de l’orientation des étudiants boursiers, travail censé être fait exclusivement par les universités.

Ainsi, l’inscription à l’Université ne doit plus être automatique. Chaque Faculté devrait recruter en tenant principalement compte de sa capacité d’accueil et, surtout, en mettant en place un dispositif de sélection à l’entrée sur la base de « critères de compétences ». Une commission regroupant les représentants des différents départements sera chargée, en début d’année académique, de statuer sur les demandes reçues.

En fait, chaque postulant dépose un dossier de demande d’admission dans lequel, outre son livret scolaire et son relevé de notes du baccalauréat, il indiquera, par ordre de priorité, ses options qui ne peuvent porter sur plus de trois filières dans une même Faculté ou non de l’université.

Par Christ-Olivier MPAGA, enseignant-chercheur à l’UOB/département de philosophie


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