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Résistance

De la défiance politique comme art et arme de résistance au Gabon


Analyse
  • De la défiance politique comme art et arme de résistance au Gabon © 2018 D.R./Info241
Publié le 6 avril 2018 à 12h58min

Les Gabonais sont en résistance depuis un demi-siècle face au régime politique mis en place par la famille Bongo et ses soutiens pour le contrôle du pays. A travers des exemples tirés de notre passé politique récent, Évivi Nguema montre comment les actes de courage de nombreux acteurs politiques tels que Germain Mba Nguema, ont contribué à « faire bouger les lignes et contraindre » le régime Bongo qui se perpétue toujours de père en fils, à reculer. Une ode donc à la « Résistance » et aux actions de défiance contre un régime « autocratique » qui demeure malgré les apparences, très malléable. Analyse.

En 1990 lorsque la Conférence nationale mit fin au parti unique, ce changement fut présenté par certain comme la conséquence du vent de l’Est et du discours de la Baule de François Mitterrand. Non seulement le discours de La Baule (20 juin 1990) fut tenu après la Conférence nationale gabonaise (23 mars - 27 avril 1990), mais l’on a tendance à oublier ceux qui, les premiers avaient osé défier le régime Bongo comme le firent Germain Mba, le MORENA et plus tard Pierre Mamboundou. Loin d’être les seules expériences de défiance du régime PDG, elles peuvent cependant constituer ce que le sociologue Max Weber nomme un idéal-type en la matière au Gabon.

Si je devais mourir demain, rien ne changera dans l’évolution inévitable de la lutte de notre peuple et de notre victoire »
Amilcar Cabral.

Rentré au Gabon en juillet 1971 pour des vacances et surtout pour y rencontrer quelques amis afin de peaufiner sa décision de se présenter à l’élection présidentielle de 1973, Germain Mba Nguema est assassiné au cours de son séjour le 21 septembre. Il n’aura donc pas pu présenter sa candidature contre Albert Bernard Bongo. Le 25 février 1973, sans surprise, Albert Bernard Bongo est officiellement élu avec 99% des suffrages.

Germain Mba, l’un des pionniers de la défiance au régime Bongo

Du point de vue légal, la loi n’autorisait à l’époque, nullement Germain Mba Nguema à se présenter à l’élection présidentielle. Alors pourquoi ce juriste de formation diplômé de la Sorbonne et de Science-Po, avait-il pris la décision de présenter à l’élection présidentielle ?

Quelques années auparavant, Germain Mba Nguema, fondateur du Mouvement National de la Révolution Gabonaise était dans le maquis congolais et algérien pour y conduire une lutte armée contre la dérive autoritaire du régime Léon Mba. A l’accession d’Albert Bernard Bongo au pouvoir, le révolutionnaire gabonais déposa les armes et renoua avec la diplomatie. Mais si son combat pour un Gabon démocratique changea de stratégie, il ne l’abandonna pas. Il décida alors de s’appuyer sur les armes démocratiques pour combattre le régime totalitaire nouvellement institué par Albert Bernard Bongo.

Germain Mba Nguema avait-il été naïf de penser que le nouveau régime sortirait le Gabon de la dictature ? Tout laisse penser que le diplomate gabonais était bien conscient de la situation. En revanche, Germain Mba Nguema avait même décidé de franchir les lignes de sécurité que ses réseaux lui garantissaient.

En décidant donc de se présenter aux élections de 1973, il s’agissait avant tout de défier le pouvoir en place et surtout de déplacer l’enjeu du scrutin non plus sur le score du dictateur Bongo, mais sur la légitimité et l’aberration du monopartisme. Remettre en cause l’ordre établi et les institutions : telle était la stratégie de Germain Mba Nguema. Il ne parviendra pas à aller au bout de sa démarche car, une fois informé, le pouvoir qui redoutait déjà sa détermination décida de l’éliminer.

Cette expérience de défiance du monopartisme fut renouvelée par les amis et compagnons de lutte de Germain Mba Nguema. En effet, au cours de ces années 1970, Jules Mba Bekale, Simon Oyono Aba’a, Jean-Marie Aubame, Jean-Baptiste Obiang Etoughe, Jean-Pierre Nzoghe et Luc Bengono Nsi lancèrent clandestinement le Mouvement de Redressement National (MORENA) qui naquit officiellement en 1981. Tous furent condamnés à 20 ans de prison. Une fois muselée au Gabon c’est à Paris avec Paul Mba Abessole que l’opposition ressuscita.

Ce que montrent ces deux expériences c’est la multitude des armes auxquelles l’on peut recourir pour défier une dictature. Ces deux expériences aident surtout à comprendre que l’on peut se servir du timing électoral pour défier une dictature, y compris sous un parti unique.

Le 14 juillet 1989, Pierre Mamboundou va l’appliquer. Il sent ce vent nouveau qui soufflait dans les pays d’Europe de l’Est et qui exprime l’aspiration des peuples à la liberté. Ce vent de l’Est se conclût en novembre 1989 par la chute du Mur de Berlin : le monde vit alors un printemps démocratique symbolisé par la mort du dictateur roumain Nicolae Ceausescu le 25 décembre 1989. Avec d’autres compatriotes vivant au Gabon, Pierre Mamboundou décide dans ce mouvement de créer l’Union du Peuple Gabonais (UPG). Au mois de septembre de la même année, le pouvoir autocratique d’Omar Bongo procéda à de nombreuses arrestations dont la plus symbolique de cette barbarie fut celle de Doukakas Nziengui.

Ce dernier trouva la mort le 16 octobre en prison dans des conditions à ce jour non élucidées. En France, à la demande du pouvoir gabonais, Pierre Mamboundou est expulsé vers le Sénégal par les autorités françaises. Le leader de l’UPG fut accusé de complot. Il sera jugé par contumace en novembre 1990 dans le vaste procès dénommé Moubandjo-Mamboundou au tribunal de Libreville. Le lieutenant-Colonel Georges Moubandjo fut condamné et écroué. Pierre Mamboundou ne put regagner le Gabon qu’en 1993.

Ce que nous enseigne cette expérience de défiance et de subversion qualifiée par le régime d’Omar Bongo de complot, c’est que par de simples tracts et par la création d’un parti politique l’on peut faire bouger les lignes et contraindre les dictatures les plus féroces à changer. Face à toute domination, les actions les plus décisives ne sont pas nécessairement les plus frontales. Elles peuvent prendre des formes diffuses et souterraines comme le montre l’anthropologue américain James C. Scott (La Domination et les arts de la résistance).

Ces trois expériences nous révèlent qu’une action en apparence isolée peut donner naissance à d’autres actions y compris à l’extérieur du pays dès lors qu’elles intègrent le même combat. C’est ce que le révolutionnaire Cabral nous enseigne lorsqu’il parle de «  l’évolution inévitable de la lutte de notre peuple et de notre victoire  ». Pour cela, il faut peut-être commencer par accepter en toute humilité que la lutte que nous menons aboutira sans nous. Ce n’est qu’en défiant la dictature et l’obscurantisme qui l’accompagne que nous faisons reculer le régime Bongo-PDG.
Au moment où certains tentent de faire du Gabon un pays normal, c’est-à-dire un état de droit dans lequel les institutions reposent sur des lois, il parait opportun de rappeler que des hommes et des femmes ont dû lutter au péril de leurs vies contre un régime autocratique.

Aujourd’hui, même dans les pays les plus démocratiques, le recours à la défiance devient une action légitime pour les citoyens, comme le démontre judicieusement l’historien français Pierre Rosanvallon (La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance).

Les armes citoyennes contre les régimes autoritaires sont nombreuses. Tout comme les arts de la résistance peuvent s’inventer selon les contextes, mais sur le long terme, la défiance reste efficace.

Par Évivi Nguema


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